Survie

Le grand écart de la France

(mis en ligne le 1er novembre 2008) - Issa Bâ

La position de la France, après le coup d’État du 6 août, est de plus en plus schizophrène. Le résultat de dissensions au sommet de l’État entre les conseillers Afrique de Sarkozy. Alors que la ligne françafricaine semble marquer des points, l’Union européenne, sous présidence française, fait preuve de fermeté. Ce n’est pas le moindre des paradoxes.

Ces contorsions de la diplomatie
française ont pris davantage de
corps avec les déclarations, le
17 octobre sur RFI, d’Alain Joyandet, le
secrétaire d’État à la Coopération : « Je
note que même en Mauritanie, les collectifs
les plus attachés aux Droits de l’homme
ne demandent pas d’une manière ferme et
définitive le retour du président Abdallahi
dans ses pouvoirs précédents (…). Un compromis
(…) est (…) acceptable, à la seule
condition que l’on puisse se raccrocher à la
Constitution.
 » Peu avant des négociations
cruciales avec l’Union européenne, ces propos
ont évidemment comblé la junte.
Mais comment peut-on envisager un « compromis
constitutionnel
 » quand la Constitution
est violée ? Alors même que le
président élu et son Premier ministre sont
détenus, que les manifestations sont interdites
et violemment réprimées, qu’un ancien
ministre est arrêté pour des critiques publiques
visant la garde présidentielle commandée
par Abdel Aziz, le chef de la junte.
Les États-Unis, eux, ont déclaré personae
non grata les putschistes, leurs ministres et
certains de leurs partisans. Trois des plus
sérieuses ong mauritaniennes de défense
des Droits de l’homme ont démenti Alain
Joyandet : l’Association mauritanienne des
Droits de l’homme (AMDH), affiliée à la
FIDH, l’Association des femmes chefs de
famille (AFCF) et SOS Esclaves « soutiennent,
fermement, les sanctions internationales
contre
[la junte], son gouvernement et
leurs alliés.
 » Avec le Forum des organisations
nationales des droits humains (FONADH)
qui regroupe une vingtaine d’associations des droits humains, elles ont assuré
réclamer le retour du président Sidi Ould
Cheikh Abdallahi dans ses fonctions.
L’Union européenne n’a pas été dupe : elle
« n’a (…) [noté aucune] proposition satisfaisante
de la partie mauritanienne
 » et sans
avancées concrètes, sous un mois, l’a menacé
de sanctions. L’UE a toutefois débloqué
86 millions d’euros dus au titre des droits de
pêche européens en Mauritanie.
Quant à Alain Joyandet, à l’issue de ces
consultations, il ne souhaite « pas du tout
(…) qu’on isole la Mauritanie
 ». En clair :
non aux sanctions. Alain Joyandet n’a toutefois
pas osé se rendre en Mauritanie comme
prévu lors de sa tournée africaine fin octobre,
conditionnant sa visite à la libération du
président légitime.
À Paris, une autre ligne est aussi de mise :
retour d’Abdallahi, mais flanqué d’un Premier
ministre de transition. Dans ce rôle, on
verrait bien Ely Ould Mohamed Vall, cousin
d’Abdel Aziz (avec qui il est désormais
en rivalité), chef de la junte version 2005,
qui avait cédé le pouvoir aux civils. Pendant
la dictature Taya, il avait aussi été le redouté
chef de la police et des renseignements y
compris pendant le nettoyage ethnique de
1989-1991.
Pendant ces tractations politiques, les affaires
se poursuivent. Les entreprises françaises
signent des accords avec la junte,
reconnaissant de facto cette dernière. Total
a ainsi signé un accord avec le ministre du
Pétrole pour agrandir une route d’accès à
ses zones d’exploration pétrolière. Le PDG
du groupe de BTP Vicat, 32e fortune française
selon Challenges, Jacques Merceron-
Vicat, a quant à lui été reçu par le chef de la
junte, Abdel Aziz, après avoir racheté 65 %
de BSA Ciment. Or cette société appartient
au richissime Mohamed Ould Bouamatou,
cousin de ce même Abdel Aziz et envoyé
spécial de la junte à Paris en août dernier.
À cette occasion, il a rencontré le secrétaire
général de l’Élysée, Claude Guéant, accompagné
du fils du président sénégalais,
Karim Wade, d’Alain Joyandet et d’Albert
Bourgi, inamovible figure françafricaine et
conseiller de Sarkozy dans les affaires africaines,
sans succès toutefois quant à la reconnaissance
du nouveau pouvoir.
Diplomatie, business et dictature font toujours
bon ménage…

Issa Bâ

issaba.mr@gmail.com

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 174 - Novembre 2008
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