Survie

Un déchirement progressif

La face cassée de la République (épisode 3)

(mis en ligne le 1er novembre 2008) - Téophane Kizi

Alors que se préparent les commémorations des quinze ans du génocide des Tutsi rwandais en avril 2009, nous rappellerons, chaque mois, dans une série d’articles intitulée « La face cassée de la république » la complicité de la France dans cette tragédie. Ce mois-ci, la contribution d’un citoyen rwandais, lecteur assidu de Billets

En novembre 2006, à la suite des mandats d’arrêt internationaux émis par le juge français Jean- Louis Bruguière contre neuf personnalités militaires et civiles rwandaises, Kigali a rappelé son ambassadeur à Paris et a fait fermer la mission diplomatique française à Kigali. Le Rwanda réagissait contre une instruction biaisée et une décision injustifiée. Ce premier décrochage du Rwanda du pôle francophone n’était pas motivé par des considérations économiques ou commerciales. Il faut pour comprendre la réaction du Rwanda, se reporter à ce qui en constitue la toile de fond, le génocide de 1994. Le gouvernement de Kigali a trouvé spécieux que la France s’acharne contre les chefs militaires de la rébellion, qui a combattu et défait les forces responsables du génocide alors qu’elle n’a rien entrepris pour mettre en jugement les quelques éléments de ces forces présents sur son sol. Pour avoir soutenu le régime de Habyarimana, faute de dénonciation publique de ses actes, nombre de personnalités militaires et politiques français sont soupçonnés de complicité de génocide. A l’issue du rapport Mucyo, rapport de la commission nationale d’enquête sur le rôle de la France dans le génocide, le gouvernement de Kigali a dressé une liste de 33 personnalités sur lesquelles il appelle le parquet à mener des investigations et de les amener devant les tribunaux si les enquêtes confirment les allégations des commissaires. Près d’une dizaine d’années auparavant, un rapport d’une mission d’information parlementaire française sur le même sujet (le rapport Quilès) avait conclu à l’aveuglement ou au manque de vigilance des politiques et à la conduite des militaires aux limites de l’engagement dans le conflit au Rwanda. Il n’avait relevé aucun comportement répréhensible au plan pénal. Il est regrettable qu’en 15 ans, la radicalité du désaccord entre Paris et Kigali et la gravité de l’objet, un génocide, n’aient pas fait l’objet d’un débat au sein de la famille de la francophonie.
À la veille du dernier sommet de la francophonie au Canada, le Rwanda a déclaré qu’il envisageait de remplacer le français, langue d’enseignement depuis la création de l’école en ce pays (plus de 70 ans), par l’anglais. L’argument est incontestable. Pour accompagner et achever avec succès le processus d’intégration dans l’espace est-africain, l’éducation au Rwanda doit permettre aux générations montantes la maîtrise de l’anglais. Il suffit de regarder la carte pour s’apercevoir que son espace naturel est l’Afrique de l’Est et que l’absence de liens forts avec ses voisins de la Tanzanie et du Kenya le confine à l’enclavement et le condamne au sous- développement. Cet espace ouvert aux échanges mondiaux par l’océan Indien est par ailleurs engagé dans la construction d’unions ou de communautés dynamiques qui recèlent un vrai potentiel de développement. Or, dans cet espace, l’anglais est la seule langue de travail.

La France droite dans ses bottes

L’espace francophone situé à l’ouest du Rwanda n’offre pas d’avantages comparables. Le Congo est englué dans une crise qui paraît interminable. L’Atlantique est bien lointain. Comme cela a été rappelé plus haut, les liens avec la France, moteur de la francophonie, sont coupés depuis deux ans et il ne semble pas qu’il soit possible de les rétablir dans un horizon temporel proche.
La France invoque l’honneur pour ne pas admettre une parcelle de responsabilité dans ce qui est arrivé au Rwanda et met en avant le principe de la séparation des pouvoirs pour ne pas agir sur les mandats d’arrêt émis contre les proches du président rwandais par le juge Jean-Louis Bruguière.
Pour Kigali, les conclusions de l’instruction de ce dernier sont d’autant plus inacceptables qu’elles inversent les rôles en imputant à ceux qui sont à la fois victimes et libérateurs, le mouvement du FPR, la responsabilité de l’attentat et du déclenchement du génocide. Pour renouer, il faudrait, soit que l’une des deux parties se remette entièrement au jugement de l’autre, soit que chacune accepte de faire vers l’autre une partie du chemin jusqu’à la rencontre. La seconde alternative est plus plausible. L’exécutif français pourrait au moins reconnaître que la France a failli par un aveuglement qui l’a conduite à soutenir un État qui préparait un génocide. On ne voit cependant pas comment il pourrait promettre au gouvernement de Kigali qu’il ordonnera au Parquet de faire annuler les mandats d’arrêt. Selon les règles en vigueur, il ne le peut pas. Mais au vu des graves lacunes, et des insuffisances du fameux « Soit communiqué  », la chancellerie s’honorerait à le retirer de la circulation en attendant que les juges puissent se rendre sur le lieu de l’attentat, examiner l’épave de l’avion, entendre les personnes qui ont été mises en cause et être en capacité d’en donner une identité plus précise. La seule chose que la France demande au Rwanda est de renouer les relations diplomatiques en rouvrant les deux ambassades. Mais Kigali peut-il revenir sur une décision alors que les motifs pour lesquels elle a été prise demeurent ?

Un fil de plus retiré du tissu franco-rwandais

Sauf que, eu égard justement à la gravité des problèmes, les deux pays devraient convenir d’une forme ou d’une formule d’une relation diplomatique ou d’un cadre qui permette un dialogue et en assure le suivi. Avec la dernière décision de Kigali sur la langue française, c’est un fil de plus qui a été retiré du tissu qui reliait les deux pays. La séparation d’avec la France s’est accentuée. Le Rwanda a affirmé sa différence et tourne aujourd’hui le dos à une famille dans laquelle il ne se sent pas, depuis bientôt 15 ans, en empathie. La question fondamentale que pose l’attitude des autorités de Kigali à l’égard de la francophonie est de l’ordre des valeurs et de l’éthique. La langue n’est pas seulement une clef qui permet d’accéder au marché des biens. Le Rwanda le sait parfaitement. S’il tient à ce que ses enfants maîtrisent l’anglais en vue d’une intégration au marché est africain, les mesures qu’il prendra pour préserver l’héritage français dépendront de la valeur qu’il y attache.

Téophane Kizi

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 174 - Novembre 2008
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