Survie

Accepter le passé pour qu’existe un avenir

La face cassée de la République (épisode 4)

(mis en ligne le 1er décembre 2008) - Andrew Wallis

Alors que se préparent les commémorations des quinze ans du génocide des Tutsi rwandais en avril 2009, nous rappellerons, chaque mois, dans une série d’articles intitulée « La face cassée de la République » la complicité de la France dans cette tragédie. Ce mois-ci, la contribution d’Andrew Wallis, journaliste et écrivain*.

La crise actuelle entre la France et le Rwanda, exacerbée par la publication du rapport de la Commission Mucyo en août, l’arrestation de Rose Kabuye, et la publication annoncée du rapport du gouvernement rwandais sur l’accident d’avion de Habyarimana sont tous des événements significatifs. Cependant, ces questions qui voient deux gouvernements du monde s’affronter pour gagner la main sur le terrain politique et moral ne devraient pas faire perdre de vue le coeur du problème. Il s’agit bien d’un génocide. Du meurtre d’un million de gens. Et d’un crime dont étaient complices le gouvernement et l’armée de François Mitterrand. Ni les disputes sur l’attaque contre l’avion présidentiel du 6 avril 1994, ni les disputes politiques actuelles n’y changeront quoi que ce soit.
Les écrans de fumée politiques et légaux mis en place par les successeurs de Mitterrand depuis 1994 pour masquer la culpabilité de l’Elysée sont devenus bien lassants et ne font qu’ajouter des insultes contre les survivants. Le gouvernement de Paul Kagame, au fur et à mesure qu’il s’enhardit, a finalement riposté avec le rapport Mucyo et maintenant l’affaire Kabuye. Cependant il existe un danger qu’on oublie la véritable cause de la dispute – et qu’on ne voie que les deux gouvernements avancer arguments et contre-arguments. Et il est possible que la vérité, de nouveau, soit perdue.

La force fait la loi

Revenons donc à l’essentiel : la complicité dans le génocide, qui est cachée, au grand soulagement de ceux qui en étaient les instigateurs. La réalité est que ce génocide était loin d’être inévitable. Voici les faits : en octobre 1990 l’invasion du Rwanda du nord par le FPR était attendue depuis des mois. Lorsqu’elle eut lieu, Mitterrand apprit la nouvelle à bord de sa frégate mouillée au large d’Abu Dhabi où il était en visite d’État. Écartant les objections limitées qui existaient à une solution militaire, le président a plongé la France dans la guerre civile rwandaise. Et il ne l’a pas fait en tant qu’agent de paix. Mitterrand avait l’option de peser de tout son poids pour une paix négociée en octobre 1990 et de refuser le soutien militaire à Habyarimana. La France avait une occasion réelle de rapprocher les deux camps, avant que la guerre civile ne crée une trop grande fracture entre les deux côtés. Que cette option n’ait jamais été discutée ni considérée montre à quel point de stigmatisation « l’ennemi khmer noir » en était arrivé pour Paris. Cela renforce aussi le point de vue que l’Elysée percevait que la résolution de toutes les questions africaines de ce type pouvait passer par la force militaire plutôt que par la discussion et la conciliation. Dix ans de régime mitterrandien avaient montré que « la force fait la loi » quand il s’agissait de régler les problèmes africains. Une paix négociée en octobre 1990, la mise en place d’une forme de partage de pouvoir à Kigali, qui aurait permis un état politique et ethnique complètement intégré ainsi que le retour des réfugiés Tutsis, auraient empêché le génocide.

Un bouchon sur une poudrière

Au lieu de cela, les extrémistes de l’Elysée et de l’armée française optèrent pour le soutien à un dictateur dont le régime était déjà responsable de massacres à une grande échelle. En février 1993, avec la poussée du FPR vers Kigali, il était clair que seules les troupes françaises implantées sur place empêchaient la capitale rwandaise de tomber aux mains de Kagame. Si cela s’était passé, encore une fois, il n’y aurait pas eu de génocide. Les pourparlers d’Arusha, qui se sont terminés en un accord de paix auquel personne, ni les extrémistes du CDR, ni Akazu, Habyarimana ou Kagame, ne croyait, ne faisaient que mettre un bouchon sur une poudrière. Et pendant tout ce temps, alors qu’avaient lieu les massacres ethniques des populations civiles, les militaires de Mitterrand continuaient à former, à armer, à faire des barrages routiers de concert, et à boire de la bière en compagnie des hommes mêmes qui allaient perpétrer le massacre brutal moins d’un an plus tard.
Les événements entre 1990 et mars 1994 sont facilement négligés, car les analystes se sont concentrés sur le génocide lui-même. C’est pourtant une période clé pour juger de la responsabilité française dans le carnage final. Sans le soutien militaire de Paris au régime de Habyarimana, le FPR aurait pris le pouvoir pendant l’année 1993, ou plus tôt. L’engagement de Mitterrand, sans le vouloir, a donné au réseau de l’Akazu l’occasion de planifier le génocide, jusqu’au point de produire des listes détaillées des victimes, d’organiser des officiels locaux, de construire des cachettes pour leurs armes dans tout le pays.
Les Interahamwe ont été créées, armées et entraînées, alors que la radio RTLM était mise en place pour diffuser son message de haine et de division ethnique pendant l’été 1994.

Le mythe du double génocide

L’attentat de l’avion de Juvénal Habyarimana était à la fois le détonateur du génocide, et d’une certaine manière un élément accessoire. Les diplomates à Kigali savaient depuis des mois que quelque chose d’horrible allait avoir lieu. Et quand le génocide a commencé, au lieu d’admettre l’échec de sa politique des années précédentes, le gouvernement de Mitterrand s’est enfoncé dans une situation plus difficile. Il a fait envoyer plus d’armes et d’équipements par avion. Il a financé l’« opération insecticide ». Ses ministres ont brouillé les pistes politiques aux Nations unies avec le mythe du « double génocide », et la mention de « guerre civile ». Il a reçu officiellement à l’Elysée les ministres appartenant au gouvernement impliqué dans le génocide. Ceci avant que l’opération Turquoise ne débarque pour offrir son aide à la fuite des responsables du génocide au Congo – une politique qui a causé une souffrance humaine indicible dans ce pays depuis lors. Les quatorze années passées ont vu l’utilisation de toutes les tactiques possibles par l’Elysée pour détourner et enterrer les faits de ce qui s’est vraiment passé au Rwanda. La France ne pourra jamais progresser en Afrique tant que les yeux des morts des monuments aux morts dans tout le Rwanda regardent avec tristesse et colère le pays qui, lors des sommets franco- africains, aime jouer le « protecteur « et le « sauveur » de l’Afrique.
Le réalisateur Raphaël Glucksmann a dit en 1995 : « Le seul moyen par lequel la France peut renouer et renforcer ses relations avec le Rwanda est tout d’abord d’accepter ses erreurs passées et de demander pardon. Ne pas le faire reviendra à construire une maison sur du sable, sans aucune fondation concrète ».
Mais tout cela n’augure rien de bon. La France comme la plupart des pays européens, fonde son unité sur un terrain de haute moralité et sur le fait que toute excuse pourrait mener à l’humiliation ou l’accusation publique de la plupart de ses politiciens et militaires les plus reconnus. Alors que la France reproche à la Turquie de ne pas admettre le génocide des Arméniens, ses dirigeants comme Dominique de Villepin construisent leur propre théorie du double génocide pour tenter de sortir l’Elysée de son propre cimetière rwandais. Le monde, et de manière plus significative, les victimes du génocide et les survivants doivent-ils attendre que tous les auteurs de cette abominable politique meurent avant que ne soient finalement prononcés les mots : « Nous demandons pardon » par l’Élysée ?
Le 16 juillet 1995, le président alors nouvellement élu, Jacques Chirac a prononcé une allocution lors des cérémonies commémorant les juifs déportés et tués sous le régime de Vichy : « La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour- là, (en 194 ) accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. (...) Reconnaître les fautes du passé, et les fautes commises par l’État. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité. C’est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l’oeuvre. »
Il reste à voir à quel moment un président de la République française aura le courage de prononcer le même discours au sujet du Rwanda.

Andrew Wallis

* Auteur de Silent Accomplice : the Untold Story of the role of France in the Rwandan genocide, i.b.Tauris, 2006

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 175 - Décembre 2008
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
a lire aussi