Survie

« Le Cameroun est un bateau sans commandant de bord »

(mis en ligne le 1er décembre 2008) - Théophile Aboussour

Le journaliste Pius Njawé, figure emblématique de la résistance au régime autocratique de Paul Biya, au pouvoir depuis 26 ans, était l’invité de Survie dans le cadre de la Semaine de la solidarité internationale. Il livre une analyse froide et sans concession d’un pays au bord du gouffre.

Billets d’Afrique - Quel est l’état des lieux du Cameroun aujourd’hui ?
Pius Njawé - Le Cameroun a cessé d’être un îlot, ce havre de paix qu’il a donné l’impression d’être pendant longtemps, parce que justement cette paix ne reposait sur rien de solide. Si des pirates peuvent venir dans une ville comme Limbé, siège par excellence de l’unique raffinerie de pétrole que nous avons, opérer pendant toute une nuit, repartir au petit matin avec leur butin, sans être inquiétés, honnêtement c’est qu’on s’est trop endormi sur cette paix factice. Si des gens armés peuvent partir du Tchad voisin, venir en territoire camerounais, prendre de paisibles citoyens pour aller les assassiner en territoire tchadien, sans être inquiétés. Si des bandes armées peuvent partir de Centrafrique, pénétrer à 100 km à l’intérieur du Cameroun, raser des villages entiers, spolier les habitants de leurs biens, et repartir en toute quiétude, c’est qu’il n’y a pas de sécurité. Des braqueurs peuvent vous réveiller en pleine nuit dans votre sommeil et vider votre maison de son contenu, sans aucune intervention. Deux fois sur trois ce sont des hommes en tenue qui opèrent, et quelquefois, les armes utilisées sont prêtées par des éléments de l’armée, de la police ou de la gendarmerie. Il n’y a pas de gouvernance, le Cameroun est devenu un bateau sans commandant de bord qui va dans tous les sens.

Jusqu’à quand ?
Jusqu’à ce que Monsieur Biya décide de libérer ce pays. On est otage de ce système-là. Les Camerounais vivent dans une médiocratie où on essaye de ramener tout le monde vers le bas. C’est pour ça que les compétences ne peuvent pas s’exprimer, parce que chacun à peur.

Quel regard l’opinion publique camerounaise porte-t-elle face à cette situation ?
L’opinion publique est passive au Cameroun aujourd’hui, elle ne réagit pas, les gens vous disent : « Écoutez on compatit mais ça va s’arranger.  »

Comment expliquez-vous cette passivité ?
On peut faire deux lectures de l’attitude des Camerounais. La première c’est que les Camerounais d’un certain âge, ceux qui ont vécu la guerre d’indépendance, ont été traumatisés. Ils ont peur que ça recommence. L’autre lecture c’est le manque de culture politique de la résistance. D’une manière ou d’une autre cela a un effet de contagion. Ceux qui se lèvent spontanément pour agir, regardent autour d’eux, ils se rendent compte que personne ne bouge. Alors, ils sont obligés de renter dans le rang. Néanmoins, malgré cette passivité, lorsqu’ils en ont vraiment marre, ils réagissent, et quand ils réagissent, ils ne font pas dans la dentelle. Cela me ramène aux événements de fin 1990 début 1991, on a vu comment les Camerounais se sont mobilisés pour nous défendre au tribunal, Monga et moi, dans l’affaire de la fameuse lettre ouverte au président Biya. Douala était une ville assiégée. Ce fut le départ de ce qui deviendra les « villes mortes » au Cameroun. Elles ont duré huit mois. Malheureusement, la suite des événements les renvoie complètement dans l’inertie et dans cette léthargie. Au bout de ces combats ils s’attendaient en effet à un changement. Or, les leaders qu’ils avaient portés en triomphe ont fini par aller pactiser avec le pouvoir… et adieu le combat. C’est donc devenu très difficile de ramener les gens ensemble pour des causes démocratiques. On a peur que le même scénario recommence, il y a eu une grosse déception.

Alfred Sirven avait déclaré au cours du procès Elf que l’opposition camerounaise n’a pas échappé à la corruption au début des années 1990. Est-ce que vous avez des informations sur ce point bien précis ?
Je pense que des sociétés françaises dont Elf ont joué un rôle fondamental pour désamorcer la contestation démocratique. On peut peut-être introduire une nuance. Est-ce que parce que toutes les stations services Elf avaient fermé presque partout dans le pays à la faveur du carburant frelaté du Nigeria ? On avait lancé le boycott des produits français. On ne buvait plus les bières faites par la filiale locale de BIGI, du Groupe Castel, qui est propriétaire des Brasseries du Cameroun. On ne prenait plus le carburant dans les stations services Elf et Total. Elles avaient carrément fermé.

Pensez-vous que les entreprises qui sont au Cameroun disposent encore de cette influence sur le gouvernement pour favoriser leurs intérêts ?
Je crois qu’il y a toujours des connivences.

Et si on évoquait le cas Bolloré…
Moi je pense que Bolloré doit donner beaucoup au régime pour asseoir son influence économique dans le pays. C’est l’un des grands financiers de la Fondation Chantal Biya. On lui a donné laconcessiondeCamrail qui est notre société de transport ferroviaire. Et on voit très bien ce qu’il en fait. La partie juteuse qui concerne le transport des marchandises se porte très bien, pendant que la partie sociale, par exemple assurer la liaison entre les deux grandes villes du pays que sont Douala et Yaoundé, est presque inexistante. Ça ne marche pas du tout. Il continue de transporter le bois et d’autres matières premières. Il achemine les marchandises qui vont au Tchad. Il a un gros marché. Mais pourquoi ne développe-t-il pas les infrastructures ferroviaires avec tout cet argent qu’il gagne ? Récemment le gouvernement a dû encore accorder une subvention de 72 milliards de FCFA à Camrail. C’est paradoxal.

Où en êtes-vous sur le plan judiciaire ?
Je crois que Le Messager doit avoir une dizaine de procès en ce moment. On est habitué. Ça ne me gêne même plus à aller au tribunal. Je me dis : ils n’ont qu’à nous condamner, à venir me chercher ; ça devient une sorte de harcèlement. N’importe qui se lève un matin et pense qu’il peut nous traduire en justice. Tout ça fait partie d’une stratégie, on instrumentalise les personnes ordinaires.

Pourquoi tous ces procès ?
Cela participe du harcèlement permanent que le régime en place a trouvé comme stratégie pour nous décourager maintenant qu’une arrestation donne lieu à une levée de boucliers. Ils en ont une triste expérience, cela leur a causé beaucoup de préjudice par le passé. Et puis ils se disent : à quoi bon saisir le journal ou censurer un article, internet et les nouvelles technologies permettent aujourd’hui d’avoir accès aux écrits que l’on veut dissimuler.

Quelle est la situation de la presse au Cameroun aujourd’hui ?
Une phrase pour résumer la situation de la presse et des médias dans leur globalité. Ils sont en liberté surveillée, avec une épée de Damoclès sur leur tête en permanence. Pour la presse écrite, on a abrogé la censure, mais en fait on a transféré la répression entre les mains de l’autorité administrative et non judiciaire comme nous on l’avait souhaité. La loi dit en effet que si quelqu’un se sent injustement mis en cause dans un article, il saisit le préfet qui peut ordonner la saisie du journal. L’éditeur peut par la suite aller voir le juge pour qu’il apprécie l’acte du préfet. On saisit d’abord le journal et l’éditeur va ensuite voir le juge qui peut mettre deux, trois, quatre, cinq jours pour se prononcer. Pour nous, qui gérons des quotidiens, c’est une perte considérable. C’est le contraire qui aurait dû se produire.

Cela vous est-il déjà arrivé d’être saisi ces dernières années ?
Pas véritablement, mais il y a eu des cas

d’abus, des journaux qui ont été saisis en vertu de cette loi. En fait, ce n’est pas une loi équitable de mon point de vue. Pour les organes de communication audiovisuels, la radio et la télévision, depuis décembre 1990, le parlement a adopté une loi libéralisant l’audiovisuel. Malheureusement, cette loi renvoyait à un décret d’application, c’est-àdire que le chef de l’État devait prendre un décret pour que la loi soit effective. Pendant dix ans il n’a pas pris le décret en question. Alors à l’occasion du vingtième anniversaire du Messager, nous avons créé une « radio pirate », Fréquence Sawa (nom qui désigne le peuple côtier de la région de Douala, la capitale économique), avec un petit émetteur que Reporters sans frontières nous avait aidé à acquérir, et on émettait à des endroits différents toutes les heures. Pendant cinq mois (novembre 1999-avril 2000), ils n’ont pas pu repérer notre émetteur et donc cela à contribuer à mettre la pression sur le gouvernement qui, en avril 2000, a enfin pris le décret d’application. Nous sommes huit ans après, on a délivré quatre licences. Deux licences pour deux télévisions, une licence pour une radio, et une licence pour un câblo-opérateur. Il n’empêche, il y a une cinquantaine de radio qui fonctionnent au Cameroun, une dizaine de chaînes de télévisions qui diffusent, toutes sans licence.

Vous portez généralement un regard sévère sur la presse camerounaise
L’univers médiatique au Cameroun est un peu à l’image de l’univers politique. Il y avait à un moment donné un pouvoir central fort avec en face quelques partis politique respectés, solides, qui essayaient tant bien que mal de se constituer en contre-pouvoir. Lorsque le régime en place s’est rendu compte qu’il pouvait perdre des espaces dans une confrontation, il a crée des partis politiques taupes pour noyauter l’opposition. Nous nous retrouvons aujourd’hui avec plus de 200 partis politiques. Avec les journaux ils ont fait exactement la même chose. Quand on se rend compte que Le Messager est en train de causer des problèmes, on crée d’autres journaux, des journaux « privés de l’État ». Avec ces manoeuvres, le pouvoir a réussi à se créer un boulevard, il n’y a plus de contestations, ni de syndicats, ni de partis politiques. Les partis disparaissent par eux-mêmes et attendent chaque élection pour lever un peu la tête. Après ils retournent dans le néant. Maintenant que le parti n’a plus d’adversaire fort en face, la lutte devient interne : lutte de positionnement, et c’est à qui donnerait le coup le plus fatal à l’autre pour être bien vu du shérif qui est monsieur Biya. Dans cette bataille on regarde vers ces journaux. Des clans se constituent au sein du même régime et s’attachent les services de ces journaux là pour se détruire réciproquement. Résultat, on se retrouve avec des mercenaires de la plume. Aujourd’hui M. Njawé c’est le plus grand voleur de la République. Demain, dans le même journal, vraiment M. Njawé c’est l’homme le plus intègre. Parce que le type qui a payé hier pour qu’on me détruise n’a pas honoré tous ses engagements Mais là-dedans il y a quand même des journaux plus ou moins sérieux.

Vous avez commencé un tour de France, vous avez déjà été en région. Est-ce que les Français vous semblent bien informés des intérêts de la France au Cameroun ?
Pas suffisamment, ils ne savent pas ce qu’on fait de leur argent. Quand vous leur parlez par exemple du rôle qu’a joué la France au Cameroun au moment des indépendances, notamment leur implication dans l’assassinat de certains leaders, les Français sont révoltés. Je pense que cette tournée organisée par Survie, dans le cadre de la Semaine de la Solidarité internationale est la bienvenue. À Lille, les gens sont restés jusqu’à minuit, et en voulaient encore. Hier à l’université de Nantes c’est parce qu’il fallait libérer la salle que les gens les gens sont sortis. C’était passionnant. Les questions qu’ils posent montrent qu’ils veulent savoir et comprendre. Donc, il y a un réel intérêt à leur parler régulièrement de ces rapports-là.

Propos recueillis par
Théophile Aboussour

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 175 - Décembre 2008
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