Survie

L’heure du bilan

(mis en ligne le 1er janvier 2009) - Victor Sègre

Le mandat de l’EUFOR, la force européenne déployée au Tchad et en Centrafrique, à forte composante française, prendra fin, normalement, en mars 2009. Premier bilan.

L’EUFOR avait, rappelons-le, un triple mandat confié par l’ONU (résolution 1778 du 25 septembre 2007). D’abord, « Contribuer à la protection des civils en danger, en particulier les réfugiés et les personnes déplacées », puis, « faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire et la libre circulation du personnel humanitaire en contribuant à améliorer la sécurité dans la zone d’opérations » et enfin « Contribuer à la protection de l’ONU, de ses installations et de son personnel, et notamment de la force dite MINURCAT » (voir ci-dessous). Il s’agissait aussi, selon les autorités françaises, d’aider à la résolution de la crise soudanaise et à la protection des populations du Darfour.
Ce dernier point ne relevait que de la propagande, comme l’a reconnu un officier français à l’envoyé spécial du Monde (23 mai 2008) : « Il y a eu une sorte d’emballement diplomatique, politique, médiatique et humanitaire. Le problème, c’était le Darfour. L’opinion publique en Europe, et plus encore aux Etats-Unis, était émue devant le "génocide". Il fallait faire quelque chose. On l’a fait au Tchad : c’était plus facile, moins contraignant, moins sensible politiquement, qu’au Soudan. Et puis la France était sur place. Mais cela ne règle en rien les problèmes du Darfour. »
Et pour cause : la force européenne ne s’y trouvant pas, elle n’a aucunement gêné l’épuration ethnique menée par Khartoum. Elle n’a pas non plus contrarié le soutien accordé par Idriss Déby aux mouvements rebelles soudanais, en particulier le Mouvement pour la Justice et l’Egalité (MJE).

Insécurité persistante

Par ailleurs, de l’aveu même du général Ganascia, commandant opérationnel de l’EUFOR, la conception de la force européenne est en « décalage » par rapport à la situation rencontrée sur le terrain (Le Figaro, 10 juin 2008). L’EUFOR devait en effet permettre de repousser d’éventuelles attaques de miliciens soudanais contre les camps de réfugiés et déplacés, ce qu’elle n’a pas eu à faire. En revanche, toutes les ONG présentes, ainsi que le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) ont noté un accroissement général de l’insécurité à l’intérieur comme à l’extérieur des camps, pour les populations comme pour les humanitaires. L’énorme installation militaire est en effet inopérante pour juguler la recrudescence du banditisme. « On a un peu l’impression d’avoir un marteau et une enclume pour tuer une mouche, résume le colonel Frédéric Garnier qui dirige le bataillon de Farchana composé de marsouins. » (Le Figaro, 05 juin 2008). Les troupes européennes se contentent d’escorter quelques convois humanitaires et de faire ponctuellement des patrouilles qui se veulent dissuasives mais qui n’ont d’effet que le temps de leur passage. Elles mènent aussi des opérations de communication pour justifier leur présence. « Mission non-accomplie : les populations civiles demeurent en danger à l’est du Tchad  », jugeait l’ONG Oxfam (Document d’information n°119, septembre 2008). Elles le sont d’autant plus que les forces de sécurité tchadiennes sont au mieux indifférentes, au pire complices ou auteures des vols et exactions (les 4x4 des humanitaires en particulier sont très appréciés).
La situation au Centrafrique ne vaut pas mieux (Lire article ci-contre).

Les camps, zones de non droit

Certes l’EUFOR n’était pas censée jouer le rôle d’une force de police, ce mandat revenant à la MINURCAT. Mais la présence de la première se justifiait par la nécessité de protéger la seconde. Or si la force européenne a fini par trouver ses troupes (Billets d’Afrique n°165 et 166), ce n’est pas le cas de la police onusienne. En décembre 2007 déjà, le Secrétaire général avait tiré la sonnette d’alarme, affirmant que sur les 300 policiers attendus, seuls 70 avaient été sélectionnés. On en comptait 148 à la mi-juin, essentiellement fournis par des pays africains, et l’effectif n’est toujours pas au complet aujourd’hui. Par ailleurs, la MINURCAT vient à peine de commencer à former les Détachements intégrés de sécurité (DIS) composés de policiers et gendarmes tchadiens et centrafricains qui sont censé ramener la sécurité dans les camps. Une fois présents, ces derniers s’opposeront-ils pour autant au recrutement forcé et aux trafics d’enfants jusqu’à présent toléré par les autorités tchadiennes, pour leur propre compte ou celui de leurs alliés du MJE ? (Waging peace, « Trafficking and forced recruitment of child soldiers on the Chad/Sudan border », 6 juin 2008).
On peut en douter car, selon La Lettre du Continent (16 octobre 2008), les supplétifs tchadiens de la MINURCAT sont « triés sur le volet par le pouvoir en place » et recrutés sur une base ethnique. Par ailleurs, selon le général Ganascia, la force de l’ONU qu’il est question de substituer à l’EUFOR à compter de mars 2009, n’aura toujours pas le mandat de s’opposer aux recrutements forcés, même de mineurs, (Lexpress.fr, 26 septembre 2008).

Cynisme militaire…

Visiblement, tout le monde a préféré oublier que la non-utilisation d’enfants par les forces armées tchadiennes devait être, selon le secrétaire général de l’ONU, « une condition préalable au déploiement de la Force militaire de l’Union européenne » (Rapport S/2008/532 du 07 août 2008).
On a aussi tenté, côté français, de repeindre la situation en rose pour se donner le beau rôle. Il y a quelques mois, une brève du ministère français de la Défense nous apprenait qu’Idriss Déby avait assuré au général Bentegeat, en visite fin avril, que « le sentiment de sécurité s’améliore déjà dans le pays, grâce à la présence des troupes européennes ». Parole d’expert ! Quelques temps plus tard, le colonel Garnier estimait lui que l’insécurité, elle est plus dans les esprits que réelle ». Le même s’enthousiasmait : « L’effet positif (…) est que nous avons redonné confiance aux gendarmes tchadiens » (Le Monde, 23 mai 2008). Merci pour eux. Des ONG se sont aussi alarmées du fait que certains réfugiés et déplacés ont été poussés au retour sans que les conditions de sécurité soient réellement rétablies (voir site www.portail-humanitaire.org, 21 novembre 2008). Selon un rapport d’International Crisis Group (ICG), ceci s’explique par « une formidable pression européenne, notamment française, pour obtenir des résultats quantifiables. » (Tchad : Un nouveau cadre de résolution du conflit, Rapport Afrique n°144, septembre 2008). Autrement dit, il fallait faire du chiffre à tout prix. Le commandant de l’EUFOR a finalement concédé « des maladresses et des difficultés de compréhension », « nous avons cru bien faire (…) sans doute était-ce un peu trop volontariste » (Lexpress.fr, 26 septembre 2008)

… et alibi humanitaire

Au vu de ces éléments, force est de reconnaître que rien n’aura changé dans la situation des populations civiles tchadiennes et des réfugiés soudanais au terme du mandat de l’EUFOR et que cet aspect des choses n’aura en fait servi que d’alibi. L’expérience européenne aura-t-elle été inutile ? Pas pour tout le monde. « L’enjeu, c’est de faire progresser une culture opérationnelle commune de l’Europe », expliquait Eric Chevallier, porte-parole du Quai d’Orsay (20minutes.fr, 1er octobre 2008). Selon le journaliste Nicolas Gros-Verheyde, « il ne faut pas s’y tromper ! Cette opération, comme celle de la mission Eulex au Kosovo, sont des missions d’une ampleur nouvelle pour l’UE. Si elles réussissent, l’Europe de la défense aura atteint sa capacité adulte et passera à la vitesse supérieure. » (Europolitique, avril 2008.) Les militaires français sont aussi très heureux d’avoir pu expérimenter la construction d’une installation aussi importante « à partir de rien », en plein désert (Ibid).
Les autres bénéficiaires de cette opération sont évidemment le régime tchadien et son allié français. Accordons à la force européenne qu’elle n’est pas intervenue à ce jour directement en soutien militaire du dictateur, ce que les autres partenaires européens avaient exclu. Mais, du point de vue de la résolution de la crise militaro-politique tchadienne et de la restauration d’un Etat de droit, conditions sine qua non d’une véritable sécurisation des populations, le bilan de l’opération européenne est nul, comme l’avait d’ailleurs pronostiqué, avant même son déclenchement, la société civile tchadienne par la voix du Comité de suivi de l’appel à la paix et à la réconciliation (CSAPR, cf. http ://www.liberationafrique.org/I...). Même neutre « une telle force peut être considérée comme un soutien au gouvernement qui par conséquent ne serait plus obligé de s’engager en faveur d’un règlement durable de la crise. »

Déby renforcé

C’est effectivement ce qui s’est passé : le drapeau européen a fait oublier le rôle des forces tricolores d’Epervier qui tiennent le régime à bout de bras. Mieux, la présence militaire française pourrait bientôt bénéficier de la caution de l’ONU, au motif qu’elle servirait de support à la future MINURCAT (La Lettre du Continent, 16 octobre 2008). Malgré l’élimination physique de ses opposants et le maintien de l’état d’urgence, le dictateur tchadien en a aussi tiré un crédit politique, notamment par la visite de Louis Michel et de Javier Solana et par sa posture de rempart à l’instauration d’un régime lié au Soudan. Cette situation lui a permis de poursuivre dans une logique de guerre sans plus s’exposer à la moindre critique. Il s’est ainsi lancé dans une course au réarmement en vue d’une reprise du conflit après la saison des pluies. Les ventes d’armes françaises au Tchad, qui avaient atteint, selon le rapport annuel du ministère de la Défense, 5,4 millions d’euros en 2007 contre cent mille en 2006, n’ont pas faibli. On compte entre autre « une douzaine d’hélicoptères français civils qui seront "équipés", sans doute en Afrique du Sud, ainsi que des MI-24, MI-171 et MI-35 et une myriade de missiles Milan et Eryx.  » (La Lettre du Continent, 11 décembre 08). A quoi il faut ajouter les cessions gratuites de l’armée française (véhicules blindés, automitrailleuses, etc.). En outre, une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Paris sur un trafic d’armes présumé entre le Tchad et une société d’aviation américaine, Griffon Aerospace (AFP, 09 décembre 2008) et La Lettre du Continent (16 octobre 2008) signalait également la livraison d’armes par les avions de transports de l’armée américaine.
De quoi assurer un avenir radieux aux populations civiles auxquelles, il y a tout juste un an le ministre de la Défense français promettait « la joie, le bonheur et le sourire » (Billets d’Afrique n°166) grâce à la présence des forces européennes.

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 176 - Janvier 2009
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
Pour aller plus loin
a lire aussi