Survie

La chasse est ouverte

(mis en ligne le 1er janvier 2009) - Victor Sègre

La quatrième intervention militaire européenne en Afrique a démarré début décembre. Cette opération aéronavale baptisée Atalante (du nom de la chasseresse mythologique) vise les pirates somaliens agissant dans le golfe d’Aden.

Comme pour les trois précédentes opérations militaires européennes en Afrique, l’initiative est française. Après l’attaque du voilier le Ponant, la France a proposé la création d’une force internationale sous mandat de l’ONU qui « puisse oeuvrer à la sécurité du transit maritime » au large de la Corne de l’Afrique. En juin, une résolution (n°1816) rédigée conjointement par la France et les États-Unis et votée à l’unanimité du Conseil de sécurité, autorisait l’entrée de navires de guerre dans les eaux territoriales somaliennes pour les pays que le gouvernement fédéral de transition somalien (qui n’existe que par les forces étrangères et qui ne contrôle qu’une partie de la capitale) aurait préalablement agréés. Le texte justifiait l’utilisation de « tous moyens nécessaires » pour réprimer la piraterie, sous réserve de conformité avec le droit international relatif aux actions en haute mer. Après l’attaque, en septembre, d’un second navire français, le Carré d’as Sarkozy plaidait pour la création d’une d’« une forme de police des mers ». « En plus de cette action préventive, je souhaite qu’il y ait des actions punitives », ajoutait-il (Le Monde, 17 septembre 2008).
En octobre 2008, alors que des pirates détiennent le « Faina », un cargo ukrainien chargé d’armes, dont des lance-roquettes et des chars d’assaut, une nouvelle résolution (n°1838) appelait tous les États « intéressés par la sécurité des activités maritimes » au large des côtes somaliennes à « participer activement à la lutte contre la piraterie (...) en particulier en y déployant des navires de guerre ou des aéronefs militaires ». Le 2 décembre, la résolution n°1846 appelait ces mêmes pays à se coordonner, et à se saisir des « embarcations, navires, armes et autre matériel apparenté qui servent ou dont on a de bonnes raisons de suspecter qu’ils serviront à commettre des actes de piraterie ». Enfin le 16 décembre, la résolution n°1851 autorisait « toutes mesures nécessaires et appropriées en Somalie », autrement dit, des actions militaires « préventives » à terre et non plus simplement un droit de poursuite dans les eaux territoriales somaliennes.

Opération Atalante

Début novembre, le feu vert était donné par l’UE à l’opération Atalante, avec officiellement une triple mission : escorter les bateaux du Programme alimentaire mondial (PAM) qui transportent de l’aide humanitaire pour la Somalie, escorter des bateaux de marine marchande, et mener des opérations de « contrôle de zone » avec un appui aérien. À ce jour, huit pays y participent : Allemagne, Belgique, Espagne, France, Grèce, Pays-Bas, Royaume-Uni et Suède. C’est la première opération maritime européenne et c’est aussi la première fois que les Britanniques acceptent non seulement de participer significativement à une opération voulue par la France, mais aussi de prendre le commandement dans le cadre de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD).
Les moyens matériels sont pour l’instant assez limités et inférieurs aux prévisions initiales : trois frégates fournies par la Grande-Bretagne, la France et la Grèce, et deux avions de patrouille, français et espagnol. Mais d’autres navires militaires présents pourront venir en renfort, par exemple ceux de la Task Force 150 (force maritime internationale chargée de la lutte contre le terrorisme au nord de l’océan Indien, créée après les attentats du 11 septembre 2001). De plus, la présence militaire n’est pas limitée au cadre européen d’Atalante. L’OTAN et les États-Unis avaient déjà envoyé plusieurs navires, la Russie, l’Inde, le Japon, la Malaisie, la Corée du Sud, l’Iran ou encore la Chine ont également annoncé l’envoi de moyens maritimes.
D’autres, comme la Suisse, pourraient y envoyer simplement des soldats à bord de navires civils.

Des intérêts, des fins et des moyens

La raison d’une telle convergence en matière d’interventionnisme militaire est facile à comprendre, et d’ailleurs ouvertement revendiquée : 12 % du commerce maritime et 30 % du pétrole brut mondial emprunte le détroit de Bab el-Mandeb. « Nous ne pouvons pas tolérer que les pirates, mus par leur seule avidité, menacent les approvisionnements de l’Europe » a expliqué François Fillon (AFP, 1er décembre 2008). Ce qui n’empêche pas le ministère de la Défense français de placer le prétexte humanitaire au premier plan pour justifier Atalante : il s’agit de la sécurisation des livraisons du Programme alimentaire mondial. Mais l’accompagnement des bateaux du PAM par des bateaux militaires existait en fait antérieurement et la difficulté persistante à trouver des pays volontaires pour mener cette mission prouve qu’il ne s’agissait nullement d’une priorité, ni même d’une réelle motivation aux résolutions de l’ONU.
Le consensus n’est toutefois pas total. Le ministre yéménite des Affaires étrangères a par exemple estimé que cette concentration militaire représentait « un danger pour la sécurité nationale arabe » (AFP, 10 novembre 2008). Journalistes et chercheurs restent également sceptiques quant à l’efficacité de l’opération, pour des raisons d’ordres technique ou politique. Les pirates ont considérablement accru leur rayon d’action, comme l’a montré la capture du supertanker saoudien Sirius star à 800 km des côtes kenyanes. Il faudrait donc beaucoup plus de moyens pour espérer sécuriser complètement le trafic maritime dans toute la région. Les armateurs sont d’ailleurs encouragés à ne pas compter que sur les forces militaires officielles et à recourir aux firmes de sécurité privées, qui connaissent un véritable boom. Mais en matière de dissuasion, certains espèrent visiblement compenser l’insuffisance des moyens matériels par la virulence et le caractère expéditif de leurs interventions. « Les soldats d’Atalante et leurs alliés brûlent parfois d’en découdre. “Il faut marquer le coup, tranche un sous-officier français. Les harceler, choper les armes et le pognon et couler leurs barcasses. Ça les calmera. On a des lois, pas eux. » (Lexpress.fr, 16 décembre 2008). Les bavures et les « dommages collatéraux » sont donc à prévoir, comme lorsque « une frégate indienne, le Tabar, a envoyé par le fond un chalutier thaïlandais annexé par les pirates ; lesquels ont fui, alors que périssait une quinzaine de marins. » (Ibid). Les États-Unis, dont les bombardements font régulièrement des victimes civiles somaliennes, n’ont pas caché non plus leur intention de renouer avec des opérations militaires à terre.
Par ailleurs, l’opération Atalante ne s’attaquera aucunement aux causes de la piraterie, comme l’ont reconnu divers responsables politiques et militaires, à savoir la guerre civile somalienne, la ruine du pays et le désespoir des populations. Or certains des promoteurs de la solution militaire actuelle, à commencer par les États-Unis, n’ont pas une mince responsabilité dans le désastre somalien (Le Monde Diplomatique, septembre 2006 et novembre 2007). D’autres ont profité du chaos pour piller les zones de pêches somaliennes ou se débarrasser de divers produits toxiques au large des côtes, déclenchant en réaction les premiers actes de pirateries des pêcheurs somaliens...
La piraterie a depuis dépassé le stade artisanal pour devenir « une industrie lucrative et organisée », si l’on en croit Christian Ménard, secrétaire de la commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, chargé d’un rapport sur la question (Clicanoo – île de la Réunion, 21 septembre 2008), ce que confirme également des observateurs régionaux (voir le site www.ardhd.org).
Selon l’ONU, le montant des rançons versées cette année s’élève à 120 millions d’euros. Elles irriguent l’économie locale et profitent d’abord à quelques investisseurs disposant des moyens les plus modernes pour organiser les attaques et recycler l’argent récolté. Selon Vincent Hugeux, « les services de renseignement occidentaux en ont identifié six ou sept » (lexpress.fr, 16 décembre 2008). Ce ne sont pas ces donneurs d’ordre qui sont visés par le dispositif militaire, mais les exécutants, qui risquent pourtant d’être facilement remplaçables tant que la situation humanitaire en Somalie continuera d’être « la pire du continent », selon le nouveau représentant spécial de l’Organisation des Nations unies (ONU), le Mauritanien Ahmedou Ould Abdallah. Chaque année, plusieurs milliers de personnes fuient le pays par la mer, plusieurs centaines y périssent. Quitte à risquer la mort, autant que ça rapporte...

Sous-traitance

L’Union européenne s’est également préoccupée de baliser le terrain juridique, pour ce qui concerne l’arrestation et les poursuites judiciaires contre les pirates capturés. « Au regard de leur législation nationale, quatre pays de l’UE seulement (Allemagne, Finlande, Pays-Bas et Suède) se sont dits en mesure d’arrêter et de juger des pirates » (AFP, 8 décembre 2008), ce qui n’avait pourtant pas empêché la France de rapatrier et d’emprisonner une partie des pirates du Ponant, dont elle ne sait apparemment plus quoi faire actuellement. Pour combler les carences juridiques nationales, plusieurs dispositifs ont été imaginés. Des policiers des mers seront embarqués à bord de certains bateaux. « Un navire d’un pays de l’UE qui aura arraisonné des pirates, mais que sa législation nationale n’autoriserait pas à garder prisonniers, pourra les transférer vers le navire d’un autre pays de l’UE qui lui a le droit de les emprisonner et de les juger. » (AFP, 10 novembre 2008). Mais aucun ne souhaite évidemment encombrer ses tribunaux ou ses prisons avec des pirates somaliens. « Du coup, l’UE a engagé de discrètes négociations avec des voisins de la Somalie, Djibouti et le Kenya, pour voir s’ils accepteraient de se faire remettre et de juger des pirates pris en flagrant délit par Atalante » (Ibid).
Une conférence internationale sur la piraterie maritime a même été organisée à Nairobi pour faire le point sur ces questions, avec « les représentants de quelque 40 pays, des Nations unies, de compagnies maritimes et de cabinets d’évaluation des risques (…) Le texte préparatoire prévoit la mise en place d’un programme, estimé à 1,3 million de dollars, visant pendant six mois à renforcer le système judiciaire et les législations en vigueur au Kenya, à Djibouti, au Yémen et en Tanzanie. » (lexpress.fr, 10 décembre 2008). À ce jour, seul le Kenya a signé un accord de coopération judiciaire avec Londres, tandis que Paris continue de négocier avec la Tanzanie et Djibouti. Cette sous-traitance judicaire s’effectuera, bien entendu, sous réserve que les droits élémentaires des prisonniers soient respectés dans les pays « d’accueil ».
Mais qui pourrait en douter ?

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 176 - Janvier 2009
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