Survie

Le temps de la révolte

(mis en ligne le 1er janvier 2009) - Mayacine Diouf

Une « furie mollah », c’est le terme utilisé par Babacar Gaye, le directeur de cabinet du président sénégalais, Abdoulaye Wade, pour qualifier la révolte des imams de la banlieue dakaroise face à la hausse des factures d’électricité.

Le 6 décembre dernier, les populations de Guédiawaye, département populeux de la région de Dakar, sous la conduite de leurs imams, ont effectué une marche très suivie pour protester contre la hausse vertigineuse des factures d’électricité et la cherté de la vie. Une situation inédite au Sénégal car les imams, réputés alliés du régime pour la plupart, sont toujours restés dans leurs mosquées. Wade et son fils s’étant toujours montré généreux à leur endroit grâce à une distribution très ciblée de billets de banque lors des fêtes musulmanes. Le pouvoir sénégalais a bien dépêché une délégation parlementaire pour discuter avec les imams et les ramener à la raison mais les députés du parti présidentiel ont rebroussé chemin sous les huées. Le président Wade après avoir « neutralisé » certaines confréries sénégalaises voit donc une nouvelle contestation apparaître portant des revendications populaires. L’opposition, quant à elle, absente de l’Assemblée nationale reste à la marge alors que le climat politique est très tendu. Fin décembre, des manifestations spontanées, à Kédougou, à 700 km de Dakar, au sud-est du Sénégal s’est soldé par deux morts et plusieurs blessés. Dans cette région connue pour ses mines d’or et ses marbres, la seule chose partagée reste la misère. Les populations qui s’estiment abandonnées s’interrogent évidemment sur la répartition de ces richesses. Les victimes de cet accès de fièvre auraient été, selon le porte-parole du gouvernement, piétinées avant qu’une autopsie ne vienne confirmer la mort par balles d’au moins un des deux manifestants. La presse sénégalaise évoque aussi des cas de tortures pour venir à bout des manifestants alors que les organisations des Droits de l’homme tirent la sonnette d’alarme sur les exactions des forces de l’ordre dans un contexte de grave crise économique.
Une crise aggravée par la mauvaise gouvernance et la dilapidation des ressources publiques. Le Sénégal en banqueroute s’est donc tourné vers la France, obligée de voler au secours du régime Wade pour lui poser une perfusion financière afin de différer une explosion sociale généralisée. La France a ainsi débloqué la première tranche, 83 millions d’euros, d’un prêt exceptionnel d’un montant global de 125 millions d’euros pour aider le Sénégal à apurer une très lourde dette intérieure.
Une aide importante, autorisée par l’Élysée, malgré les sévères mises en garde de l’ambassadeur de France, Jean-Christophe Rufin. Un article du Canard Enchaîné (24 décembre) se faisait l’écho du contenu si peu diplomatique de ses télégrammes à propos de la gestion de Wade père et fils : « Le Sénégal connaît une situation financière extrêmement critique (…) et Wade demande une intervention de sauvetage (…). L’ambassadeur déconseille une aide française massive si l’on ne formule pas des exigences très fermes et l’ouverture d’un dialogue avec l’opposition. Car aux mauvaises décisions économiques s’ajoute un mystère sur la destination de fonds (...). Le président Wade et son fils font sentir qu’ils disposent de canaux de communication privilégiés de nature « privée » avec le président Sarkozy (…) ». Mais voilà, en Françafrique, les exigences évoquées par l’ambassadeur sont inconnues. On feint d’ignorer la gabegie généralisée et la corruption endémique préférant, en l’occurrence, mettre sur le dos de la crise mondiale, la situation catastrophique du Sénégal. Les signes politiques, économiques et sociaux, menant tout droit à une explosion s’accumulent pourtant dangereusement et si la vitrine sénégalaise, tant vantée, est encore debout, son arrière-boutique est ravagée. De fait, les relations incestueuses au plus haut sommet des deux États, incarnées par un conseiller commun aux deux présidents et vieille figure françafricaine, Robert Bourgi, ne permettent aucune distance. Officiellement bien sûr, on célébrera l’amitié des peuples, on donnera un coup de neuf à la devanture mais dans les coulisses françafricaines, on se réjouira surtout, pour Paris, d’avoir préservé son influence diplomatique dans la région et même de l’avoir renforcée. On ne manquera pas non plus, avec ce prêt salvateur, de se rappeler aux bons de souvenirs de Wade alors que la France a l’ambition de vendre au Sénégal une centrale nucléaire civile, projet défendu par le fils Wade qui a beaucoup visité l’Élysée cette année.
À condition bien sûr, de croire naïvement que cette rustine financière assainisse la situation économique et sociale du Sénégal.

Mayacine Diouf

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 176 - Janvier 2009
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