Survie

L’Afrique vue par les investisseurs français

(mis en ligne le 1er février 2009) - Jean-François de Montvallon

Une vision très personnelle où la transparence ou la lutte contre la corruption apparaît comme un objectif moralement souhaitable mais totalement irréaliste sous peine de nuire à la compétitivité des entreprises.

Le 20ème rapport du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), comme l’a souligné son président délégué Anthony Bouthelier lors d’une conférence de presse, « n’est pas l’œuvre d’analystes en chambre mais un témoignage des entreprises sur le terrain ».
Le décor est planté : d’un côté d’obscurs plumitifs qui n’ont jamais eu l’occasion de franchir les limites du périphérique parisien, de l’autre des entrepreneurs dynamiques qui tracent leur chemin à la machette au cœur d’une nature hostile.
Nous avons donc vite choisi notre camp pour lire ce rapport, et en extraire quelques vérités qui nous avaient échappé. D’après nos entrepreneurs, « seul l’investissement privé est en mesure de permettre à l’Afrique de sortir de l’ornière compte tenu de la faillite de l’Aide publique au développement (APD) ». C’est sans doute une voie à explorer mais encore faudrait-il pousser l’analyse un tout petit peu plus loin en s’interrogeant sur les raisons qui ont conduit aux résultats effectivement décevants de l’APD. Ne peut-on craindre que les mêmes causes, à savoir les « carences gouvernementales », délicieux euphémisme pour ne pas dire le gros mot corruption (à ce niveau du moins), ne produisent les mêmes effets, qu’il s’agisse de fonds publics ou de fonds privés ?
Le CIAN a néanmoins créé une commission de lutte contre la corruption, mais il faut le dire, avec une vision très personnelle.
Tout d’abord « la corruption (stricto sensu) n’est pas une pratique en vigueur au sein des grandes entreprises » (qui par chance se trouvent être membres du CIAN). Certes, on reconnaitra du bout des lèvres que sans doute des opérateurs de moindre surface y ont recours, honte à eux, mais les grandes entreprises jamais. La preuve ? « Elles n’en ont pas besoin ». Imparable. Le patrimoine immobilier considérable des trois chefs d’Etat africains qui font l’objet actuellement d’une plainte en recel de détournement de biens sociaux avec constitution de partie civile, n’a pu à l’évidence être acquis qu’avec quelques ristournes (sans doute excessives) concédées sur des travaux de plomberie ou des fournitures de plantes vertes. Nous sommes rassurés.
La corruption existe malgré tout sous une forme particulièrement perverse : le harcèlement fiscal. Le CIAN a donc décidé de confier ce dossier délicat à une commission qui après avoir condamné énergiquement la corruption, « déplore que les entreprises françaises opérant en Afrique soient trop souvent l’objet de sollicitations indues, parfois menaçantes, de la part d’agents publics, notamment à l’occasion de contrôles fiscaux ou de procédures de dédouanement ». Voilà donc l’ennemi : le fonctionnaire indélicat des finances ou des douanes qui n’est sans doute pas un ange et qui, entrainé par un climat général tout sauf vertueux, entend bien, à son modeste niveau, obtenir quelque menus avantages.
La transparence apparaît comme un objectif moralement souhaitable mais totalement irréaliste sous peine de nuire à la compétitivité des entreprises. Cette transparence qui consisterait par exemple en une présentation comptable désagrégée des résultats de chaque opérateur, par secteurs d’activités, aurait pour effet selon le CIAN « de livrer pieds et poings liés les entreprises françaises à ses concurrents étrangers, à moins que l’ensemble des opérateurs présents en Afrique ne décident de le faire en même temps. »
Il est donc à craindre que le processus de transparence des revenus des industries extractives, engagé dans le cadre de l’EITI ou de la coalition Publish What You Pay n’ait, sinon de beaux, du moins de très longs jours devant lui…
Il fut pourtant un temps pas si lointain où Anthony Bouthelier, dans une interview donnée au Monde (6 juin 2008) affirmait la main sur le cœur : «  Nous ne sommes pas complices des kleptocrates africains ».

Jean-François De Montvalon

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 177 - Février 2009
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