Survie

Le dernier républicain

(mis en ligne le 1er février 2009) - Mayacine Diouf

Le premier président du conseil des ministres du Sénégal, Mamadou Dia, s’est éteint le 25 janvier dernier à l’âge de 98 ans. Le Sénégal vient de perdre celui qui a signé son acte d’indépendance le 4 avril 1960.

Cet homme d’Etat est resté constant par rapport à son idéal et à son ambition pour son pays. L’histoire retiendra que c’est le foccartisme dans toute sa splendeur qui a privé le Sénégal de l’apport de Mamadou Dia à la construction d’un Sénégal moderne et décomplexé. En bon Machiavel, Léopold Sédar Senghor prit le dessus sur son ami, le 17 décembre 1962, en l’accusant d’avoir voulu perpétrer un coup d’Etat. Or, à l’époque, le président du conseil des ministres avait tous les pouvoirs et de fait n’avait pas besoin de faire un coup d’Etat. Le président Senghor craignait d’être mis en minorité au sein de son parti. Le président du conseil avait des desseins moins néocoloniaux pour son pays et c’est ce qui explique qu’une bonne majorité de l’élite sénégalaise (hommes politiques, marabouts etc…) se soit liguée contre lui. Comme au Congo de Lumumba, l’on neutralisa les velléités progressistes au nom de la guerre froide et des intérêts supérieurs du colonisateur. Mamadou Dia et ses amis, dont Valdiodio N’diaye, le courageux ministre de l’Intérieur, furent jugés puis condamnés à de lourdes peines. Ils furent déportés à la prison de Kédougou dans le sud-est du Sénégal. Mamadou Dia condamné à perpétuité y restera pendant douze ans dans des conditions atroces avant d’être libéré en mars 1974, puis gracié en avril 1976. Le président Senghor s’engagea dans une politique qui marginalisa tout ce que le Sénégal pouvait compter comme ressources humaines capables de mener à bon port la pirogue Sénégal. Cheikh Anta Diop, brillant historien et homme politique, fut une victime de ce nettoyage par le haut. Cette situation a eu des conséquences lourdes dans l’évolution des élites sénégalaises. Abdou Diouf reçu en cadeau la présidence de la République du Sénégal en 1981 (au titre de l’article 35 de la constitution donc sans élections) qu’il conservera pendant dix neuf ans. Jusqu’à sa mort, Mamadou Dia dénoncera les manquements républicains et les dérives monarchiques d’Abdoulaye Wade pourtant démocratiquement élu le 19 mars 2000 et qui s’apprête à offrir au forceps la présidence du Sénégal à son fils.
Mamadou Dia disait garder toujours « une certaine tendresse » pour Senghor malgré leur différend de 1962. Il repose désormais dans le cimetière de Yoff à Dakar.

Mayacine Diouf

Bibliographie, Mamadou Dia, « Afrique, Le prix de la liberté ». Ed. L’harmattan 2002.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 177 - Février 2009
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