Survie

Péril en la demeure

(mis en ligne le 1er mars 2009) - Issa Bâ

Au pouvoir depuis le coup d’État du 6 août 2008, la junte mauritanienne, réunie en Haut Conseil d’État (HCE), mène le pays dans une impasse très dangereuse. La France conserve des positions très ambiguës.

Près de sept mois après leur coup de
force, les putschistes sont aux abois.
Confronté au gel des aides étrangères,
l’État est en panne sèche. Les salaires de
janvier des fonctionnaires auraient été payés
par les banquiers mauritaniens et le HCE racle
les fonds de tiroir. Il rackette aussi divers
acteurs économiques, nationaux et étrangers.
Ainsi, les hommes d’affaires mauritaniens
ont été fermement invités à contribuer aux
finances publiques mais aussi à la campagne
électorale du chef de la junte, le général Abdel
Aziz, celui-ci ayant programmé une nouvelle
élection présidentielle en juin 2009 afin de légitimer,
dans les urnes, son coup de force. De
l’armée montent également de nombreuses
rumeurs faisant état du mécontentement, voire
de l’opposition aux putschistes. Jusqu’au sein
du HCE, un certain nombre d’analystes voit se
creuser le fossé entre Abdel Aziz, et son puissant
second, le général Ghazouani.
En face, la Coordination nationale pour la défense
de la démocratie (CNDD) regroupant
les partis et organisations opposés au coup
d’état reste mobilisée. Ce front des démocrates
bénéficie du soutien de la communauté
internationale : les États-Unis n’ont cessé
de réitérer leur opposition aux putschistes
et Louis Michel, le commissaire européen
au développement, ne décolère pas. De son
côté, l’Union africaine (UA) a décidé, le
5 février, des sanctions individuelles et ciblées
contre les putschistes. Ces sanctions
vont sans doute être reprises par l’UE et le
Conseil de sécurité de l’ONU. Elles sont soutenues
par le groupe de contact international
sur la Mauritanie, d’ailleurs insatisfait des
propositions de la junte.
Au niveau régional, le HCE bénéficie du
soutien du Sénégal et de celui plus discret
mais très efficace du Maroc. En revanche,
il se heurte à l’opposition ferme de l’Algérie
et du Mali. Celui-ci le paie d’ailleurs cher :
plusieurs observateurs notent le soutien des
putschistes au groupe de rebelles touareg
maliens d’Ibrahim Ag Bahanga. La Libye,
quant à elle, n’est pas très claire. Malgré des
déclarations ambiguës et un réseautage souterrain,
Kadhafi a été mandaté par l’UA pour
une médiation entre les différents acteurs
mauritaniens.
En ce qui concerne l’UE, il y a, d’un côté les
opposants résolus au coup d’état et de l’autre,
des pays plus accommodants comme l’Espagne
ou la France. Leurs ambassadeurs ont fait
des déclarations soutenant les initiatives du
chef de la junte. Ce dernier a même réussi à
obtenir l’assentiment de l’Espagne en jouant
sur la question des droits de pêche, du terrorisme
et des migrants, dont la Mauritanie est
devenue une des bases de départ.

Le retour de François Léotard

Quant à la France, les soupçons d’implication
dans le coup d’État se précisent : Abdel Aziz
aurait convaincu, en juillet, le pouvoir français
d’abandonner le président Abdallahi et
de soutenir sa politique de déstabilisation parlementaire
(Billets d’Afrique, octobre 2008).
Selon nos sources, il a, par exemple, obtenu
l’aide de coopérants militaires techniques
français détachés auprès de la garde présidentielle,
commandée à l’époque par lui-même
afin de planifier un éventuel coup de force…
Ensuite, des entreprises françaises signent
avec Abdel Aziz, accords et contrats, légitimant
ainsi la junte. Après Total et Vicat,
c’est le groupe varois Pizzorno (collecte et
traitement des déchets à Nouakchott) qui a
dépêché François Léotard. L’ancien ministre
de la Défense d’Édouard Balladur, agissant
en qualité de conseiller spécial du groupe a
assuré Abdel Aziz de son soutien. On peut
penser que ces multinationales symbolisent
la position officieuse de la France. Plusieurs
parlementaires français ont d’ailleurs posé la
question au gouvernement.
L’ambassadeur de France, Michel Vanderpoorter,
n’est pas en reste, multipliant les
paroles conciliantes à l’égard du HCE. Il a
ainsi encouragé les partis opposés au putsch
à participer aux états généraux de la démocratie
organisés par une junte qui a clairement
violé ses principes mêmes et qui maintient
des opposants en prison. Il a aussi déclaré
que puisque « le président [renversé] a été
démocratiquement élu, il doit être libre de ses
mouvements et de sa parole »
. Un président
élu a donc le droit de s’exprimer et de se déplacer
mais pas de présider... La réponse à un
putsch (forcément anticonstitutionnel) doit
également être « aussi proche que possible de
la Constitution »

De réelles ambiguïtés que l’on retrouve au
plus haut niveau de l’État. En effet si Romain
Serman, conseiller de Sarkozy chargé de
l’Afrique, et Philippe Étienne, directeur de cabinet
de Bernard Kouchner, paraissent fermes
vis-à-vis de la junte, ils étaient aussi accompagnés,
à l’occasion d’une mission à Nouakchott,
de Philippe Erard Corbin de Mangoux,
chef de la Direction générale de la sécurité
extérieure (DGSE). Or celui-ci, selon un site
d’informations proches des opposants, aurait
négocié la constitution et la mise à disposition
d’unités militaires, formées et armées par les
occidentaux, afin de lutter contre Al Qaeda.
Enfin, Philippe Erard Corbin de Mangoux
rencontre régulièrement, à Paris, le numéro
deux de la junte et personnage le plus puissant
de l’armée, le général Ghazouani. Réticent
déjà depuis le début du putsch, celui-ci
semblerait de plus en plus réservé face au jusqu’au
boutisme d’Abdel Aziz. Au cours de
ses visites parisiennes, il a aussi discuté avec
Bruno Joubert, conseiller spécial de Sarkozy.
Plus significatif : la rencontre qui aurait eu
lieu, fin janvier, au ministère de la Défense
avec de Mangoux, Serman et Étienne selon le
site d’informations Taqadoumy qui recoupe
d’autres sources. Ces derniers auraient demandé
à Ghazaouani de déposer Abdel Aziz,
il aurait décliné, mais n’a depuis pas cessé ses
très fréquents séjours parisiens…

Un avenir très incertain
Pendant ce temps, l’écho d’un renversement
du chef putschiste enfle à Nouakchott.
Nombre d’observateurs parient qu’au vu du
blocage actuel, il ne tiendra pas jusqu’aux
présidentielles de juin. Une situation dangereuse
puisque les unités d’élite sont réputées
aux ordres d’Abdel Aziz. Ensuite quelle sera
l’attitude des nouveaux putschistes en cas de
succès ?
Une autre évolution possible serait que la
mobilisation de l’opposition prenne de l’ampleur
et soit renforcée par les manifestations
inévitables en cas de non paiement des salaires
et de hausse des prix. Dans ce cas, l’issue
probable sera des émeutes renversant un
pouvoir auquel les forces de l’ordre feront
sans doute défaut en cas de confrontation
musclée avec la population. Abdel Aziz et
ses soutiens auront alors une responsabilité
majeure en cas d’effusion de sang.
Si le chef de la junte parvient à demeurer au
pouvoir jusqu’aux élections, ce sera pour les
gagner, fraudes massives aidant. Son maintien
ne serait pourtant pas acquis, le succès
de ce putsch ayant aiguisé l’appétit d’autres
militaires. Une instabilité chronique ne manquera
pas de s’installer et qui embrasera, tôt
ou tard, un pays déjà sous la pression des antagonismes
tribaux, des rancoeurs sociales,
sans oublier les vieilles blessures héritées
de l’esclavage et du nettoyage ethnique de
1989-1991.

Issa Bâ
mailto:issaba.mr@gmail.com

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 178 - Mars 2009
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