Survie

Carton rouge pour Wade

(mis en ligne le 1er avril 2009) - Mayacine Diouf

Le 22 mars 2009 : un tournant avec le vote sanction infligé au camp présidentiel. Une défaite cuisante pour Abdoulaye Wade qui avait fait un double pari : remporter les élections locales et mettre sur orbite politique son fils Karim, cornaqué par son mentor françafricain Robert Bourgi.

Nous faisions déjà état, dans ces colonnes (Billets d’Afrique n° 175), de l’influence du néofoccartiste Robert Bourgi dans l’ascension fulgurante du fils Wade. Grâce à son entregent, Karim Wade a pu régulièrement « échanger » avec l’Élysée. Une situation rappelant la période où tous les chefs d’État africains étaient branchés à Paris. Un canal direct dont se vantent d’ailleurs les Wade. En France, comme au Sénégal, la rectification vient parfois par les urnes et le peuple sénégalais a clairement mis en échec le dessein du président qui consistait à vouloir installer son fils à la présidence de la République à l’horizon 2012.
Laminés dans leur propre fief par la coalition Benno Siggil Senegaal (« S’unir pour un Sénégal debout » en wolof) regroupant les membres de l’opposition, Wade père et fils se voient obligés de revoir leur stratégie car les signaux d’une exaspération des Sénégalais sont désormais indiscutables. La coalition d’opposition a gagné dans des villes comme Dakar et sa banlieue, Saint-Louis, Louga (nord), Fatick et Diourbel (centre), Mbour (ouest), selon l’Agence de presse sénégalaise citant des commissions départementales de recensement des votes. À Saint-Louis, cinq ministres investis sur les listes de cette ville, dont ceux de l’Intérieur et des Collectivités locales, ont été battus.
Réputés passifs et corruptibles en période électorale, les Sénégalais ont, dans le calme, envoyé un signal fort à Wade et ses amis françafricains pressés de « togoliser » le Sénégal en instaurant une monarchie. Ce pays à forte tradition démocratique et qui a miraculeusement échappé aux coups d’État n’est jamais allé aussi loin dans la déliquescence de ses institutions. La misère est partout visible, la vie chère continue de faire des ravages. Pourtant, les infrastructures estampillées Karim Wade, par ailleurs directeur de la très influente Agence nationale pour l’organisation de la conférence islamique (Anoci) donne de Dakar l’image d’une ville moderne. Sur la corniche dakaroise, de luxueux hôtels sont en train d’être construits alors que les hôpitaux publics sont privés des matériels les plus basiques.
Dans le pays profond, l’agriculture, principale activité, est en ruine et les populations sont laissées à elles-mêmes, sommées de se débrouiller. Pour la première fois le Sénégal n’a pas eu de campagne arachidière. À Dakar, de rutilantes voitures côtoient l’extrême pauvreté et dans les quartiers populaires, les habitants vivent des conditions qui préparent des lendemains qui déchantent. À cause de la crise financière, de la corruption ambiante et de la mauvaise gestion des deniers publics, les caisses de l’État sont vides. Le pays est par conséquent fragilisé tout comme le sont les pays voisins comme la Guinée-Bissau et la Gambie. En Guinée-Bissau, désignée comme un narco-État par l’Office contre la drogue et le crime des Nations unies, les trafiquants de drogues ont fini par supplanter l’État et seraient à l’origine de l’assassinat du président Nino Vieira et de son chef d’État-Major.
Au Nord, la Mauritanie est en crise minée par les coups d’État récurrents. C’est dans ce désordre sous-régional complexe que le peuple sénégalais s’est déplacé, avec pour seul souci sa « survie quotidienne », pour dire non à Wade à qui ils ont confié, par deux fois, leur destin en 2000 et en 2007. De toute évidence, le régime d’Abdoulaye Wade n’a pas les moyens, de par son incompétence et sa vocation faussement républicaine, de faire face aux défis colossaux dans cette région de l’Afrique, qui plus est dans un contexte de turbulences géopolitiques sans précédent.
Et ce n’est pas en accentuant sa dérive répressive des derniers mois qu’il améliorera son image.
À 82 ans, Wade n’a décidément plus les moyens d’une politique diplomatique qui rayonnerait sur l’Afrique de l’Ouest toute entière. Mais les a-t-il jamais eus ?

Mayacine Diouf

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 179 - Avril 2009
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