Survie

Des petites bricoles

(mis en ligne le 1er avril 2009) - Vincent Munié

À l’est de la république démocratique du Congo (RDC), au Kivu, on se bricole des vies dans une région en proie à la guerre depuis quinze ans. On bricole tout autant au niveau des Etats pour tenter de sortir du conflit …ou perpétuer la prédation des ressources naturelles.

Lui, c’est « Vainqueur ». Non pas qu’il y ait encore quelque chose à gagner ici, mais c’est comme ça. Ses parents l’ont décidé il y a 25 ans à Katwe, chefferie de Kikuku, aux confins du Zaïre, en invoquant sûrement une prédestination heureuse : son prénom sera « Vainqueur ». Vainqueur n’a jamais rien remporté. Pour lui, comme tous les habitants du Nord Kivu, le quotidien n’a rien à voir avec la moindre victoire. Car Vainqueur n’est pas né au milieu d’un stade, mais à l’exact carrefour de l’insécurité, de la pauvreté et de l’oubli. Ici, la seule réussite est d’être là le lendemain, dans l’attente infinie d’un temps où la vie sera enfin tranquille.
Si l’on se réfère à l’image traditionnelle de l’Afrique des manuels scolaires, les territoires de Rutshuru et du Masisi ne peuvent être que des erreurs géographiques. En effet, les régions du nord de Goma ne révèlent ni savane, ni désert, ni forêt équatoriale impénétrable, mais bien au contraire une zone montagneuse accueillante. Au Masisi, d’immenses pâturages ras, garnis de vaches broutant paisiblement, rappellent étrangement la Suisse. À Rutshuru, les paysages sont plus proches de ceux de l’Aveyron, champs dévalant de hautes collines vers de profondes vallées, autour de rivières jamais à sec. Ici, la couleur c’est le vert, celui des feuilles de bananiers, des champs de choux et de haricots, d’une végétation reine, de tout ce qui peut pousser sur une terre grasse et incroyablement fertile, à l’ombre d’immenses eucalyptus.
C’est dans cet univers idyllique que Vainqueur eut à se bricoler une petite vie.
Le mot « bricoler » est bien le plus adapté qui soit, puisqu’au Congo, comme une loi immanente, toute tentative de structurer un tant soit peu son existence doit s’accommoder d’éléments épars éparpillés dans le sillage d’une guerre qui secoue le pays depuis quinze ans. D’abord agriculteur, Vainqueur parvint en 2003 à épargner trente dollars pour s’acheter un vélo. Avec son nouvel engin, il partit dans le Masisi pour se lancer dans une activité prometteuse : le transport de sacs de charbon de bois. Un travail difficile, réservé aux vaillants. Car il faut du courage pour piloter une bicyclette lestée d’une cathédrale de sacs de charbon sur le porte-bagages. Il est hors de question de chuter, puisque sans aide, l’engin ainsi chargé de 125 kilos ne peut être remis debout. Pas question non plus de pédaler - trop lourd - mais juste de le pousser par le guidon puis de le retenir dans la longue descente de 25 km qui mène à Goma. Vainqueur parvint tout de même à faire deux voyages complets, avant qu’un jour, à la barrière du Masisi, un officier de l’armée congolaise (FARDC), ivre mort, lui confisqua bicyclette et chargement.

« Quand c’est trop, c’est tropico ! »

Sans outil de travail, Vainqueur regagna à pied, 80 km plus au Nord, Katwe, la bourgade familiale. Hélas, le petit champ de choux et de patates qu’il exploitait, à une heure de marche du village, jouxtait désormais le campement d’un groupe de miliciens Maï Maï (pro-gouvernemental), stationnés dans la vallée et affublés du nom prometteur de « Mongols ». Pour Vainqueur, il était impossible de s’y aventurer sans risquer sa vie. Il décida alors de se reconvertir dans la restauration sur le bord de l’axe Kikuku-Bambu, juste devant sa maison de terre. En fait de restaurant, Vainqueur acheta trois caisses de Primus, un brasero et une chèvre. Il installa deux bancs et une table au bord de la piste, le tout signalé par un petit panneau : « Restoren ». Quelques clients vinrent à passer, buvant une bière, mangeant parfois une brochette. Il récupéra même, sur un camion chinois venu de Kampala, un parasol d’occasion, jaune, siglé « Quand c’est trop, c’est tropico ! ». Puis un petit transistor nasillard à pile, qui fit beaucoup pour sa notoriété locale.
C’est en écoutant radio Okapi (la radio de la MONUC) qu’il tenta de comprendre l’imbroglio politique secouant sa région. Ainsi, depuis 2004, et la mutinerie de Laurent Nkunda, le village était régulièrement saccagé de nuit par des « bandes armées, hors de tout contrôle », comme le répétait le gouverneur à la radio. Avec ou sans contrôle, le restaurant de Vainqueur fut un jour entièrement pillé. En réalité, personne ne pouvait affirmer qui étaient les agresseurs. Les Mai Mai de la vallée avaient disparu et le CNDP (Congrès national pour la défense du peuple, prorwandais) avait installé une barrière à un kilomètre plus à l’est.
Les soldats de Laurent Nkunda arpentaient parfois la ville. Leur apparente discipline ne les rendait pas angéliques pour autant, la population étant régulièrement brutalisée, taxée pour participer à l’effort de guerre. Le CNDP se replia, en 2006, vers le Masisi et c’est une troupe FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda) qui s’établit au centre de Katwe, terrorisant tout ce qui passait à portée.

Une population prise au piège

Il en fut ainsi deux ans durant sans que la Monuc qui patrouillait parfois sur la piste dans de vieux GMC asthmatiques, ne s’alarme de ces gamins continuellement ivres, armés de kalachnikovs plus grandes qu’eux et paradant sur les deux barrières installées dans le village. Pire, les soldats de l’armée congolaise de passage semblaient s’entendre avec eux, les « rwandais », et même partager le « kaskiski » (l’alcool de banane).
Régulièrement, Vainqueur pouvait entendre le son lointain de combats à l’arme lourde.
À mots couverts, il se disait que ces FDLR violaient régulièrement plusieurs filles du village, mais lorsque Vainqueur questionna sa compagne Apolline, il se heurta à un mur. En mars 2008, fuyant les combats du Nord, deux cents ménages vinrent s’installer à Katwe sur le terrain du Mwami de Kikuku. Comme ils étaient totalement démunis, il fallut les aider : Vainqueur aida à la construction de huttes de fortune. Puis, « Première Urgence », une ONG débarqua et s’occupa de distribuer des rations alimentaires du Programme alimentaire mondial (PAM). Pendant ce temps, les gens du village, eux, ne pouvaient plus accéder à leurs champs, la ligne de front avec le CNDP s’étant rapprochée à moins d’un km. Pour Vainqueur, le constat était amer : les déplacés mangeaient mieux que les « autochtones »…
Un soir de juin 2008, des éléments du CNDP s’aventurèrent jusqu’au centre. Les FDLR « Cobras », comme ils s’appelaient entre eux, avaient fui sans combattre dans la forêt.
Les Nkundistes, accusant le village de les avoir nourris, rassembla méthodiquement les déplacés autour du camp qu’ils incendièrent au nom de leur nécessaire retour dans leur village d’origine.
Au passage, ils tuèrent froidement un homme hurlant que sa fille était encore dans une des huttes au milieu du gigantesque brasier. Les soldats écumèrent ensuite les quelques maisons du village à la recherche de tout ce qui pouvait améliorer leur condition militaire : bâches, jerrycans, vêtements, bière et… femmes. C’est ainsi que sous les yeux de Vainqueur, Apolline fut emmenée de force avec les hommes d’armes.
En septembre 2008, avec la grande offensive de Laurent Nkunda, de nouveaux déplacés revinrent s’installer à Katwe, tandis que certains habitants fuirent eux-mêmes vers Bambu, à trente km, effrayés par les rumeurs délirantes et les coups de feu qu’on entendait chaque nuit dans les rues de la ville.
Un bataillon lourd de mille soldats de l’armée congolaise s’installa pendant cinq jours près du centre, avant de se disperser, tandis qu’une compagnie Uruguayenne de la Monuc prit position sur une colline surplombant le village. La population ne comprenait plus rien à rien. Il faut dire que sans information, le flux et reflux d’hommes en armes souvent vêtus du même uniforme, que rien ne distingue si ce n’est la langue – Kinyarwanda pour les CNDP et FDLR, Swahili Shi ou Ingala pour les militaires congolais ou les Pareco (Patriotes résistants congolais, groupe supplétif de l’armée) ne contribuait pas à éclaircir la situation politico-militaire.

Un Occident prédateur

Une chose était certaine : les exactions de toutes parts se poursuivaient et la situation humanitaire de la région devenait critique. C’est dans ce contexte, que Vainqueur, branché sur Radio Okapi, découvrit que Nicolas Sarkozy proposait une partition du Kivu, ou au moins le partage de ses richesses avec le Rwanda. Il n’en est toujours pas revenu. Pour ne connaître que l’indigence et l’isolement depuis toujours, Vainqueur n’en est pas moins comme la majorité des Congolais, parfaitement convaincu que le mal qui ronge le pays c’est sa « prédation par l’Occident ». Pour lui, pour tous ceux qui se réunissent en ce mois de mars sur sa terrasse, la syndication des gouvernements du pays à l’occident a toujours muselé la démocratie. En pleine crise, à l’issue de quinze ans de guerre de « basse intensité », la proposition française du seize janvier lui semble scandaleuse même si Nicolas Sarkozy s’est depuis employé à dissiper le « malentendu ».
Pour Paris, il n’est plus aujourd’hui question d’une exploitation conjointe des ressources minières du Kivu mais de coopérations « pratiques » bien plus modestes. N’empêche, la colère gronde parmi ses amis. Comment le monde peut-il ne pas comprendre que ce dont ils ont besoin, eux, n’est pas l’éparpillement de leur nation, mais plutôt sa consolidation, et son administration ?
Vainqueur n’attend rien d’un futur marché commun régional. Lui, ce qu’il veut entendre, c’est que des écoles soient ouvertes, les pistes réparées, des hôpitaux installés, ainsi qu’une armée payée et disciplinée veille sur leur sécurité. De même, lorsqu’on lui parle d’affrontement ethnique régional d’une décennie, Vainqueur éclate de rire. Il désigne Jean-Pierre, un banyarwandais qui fut agressé dans son camp de déplacés par des soldats CNDP, ou le site congolais de Ndungu incendié par le Pareco. Pour lui cette lecture ethnique n’a pas de sens. Il n’y a que « des hommes en armes plus ou moins structurés, qui écument une région livrée à elle-même, délaissée par la communauté internationale. Car la MONUC reste sans moyens ni ambition véritable. »

Une médiation française d’emblée suspecte

Alors la visite de Nicolas Sarkozy à Kinshasa, le 26 mars dernier, tentant d’effacer le tollé suscité par sa proposition de redessiner les frontières de la région, n’apportera rien de plus que de l’eau au moulin de « Kabila qui cherche à se rapprocher avec Kagamé. » Selon Vainqueur, le président de la RDC n’a plus le choix, car « la guerre qui s’éternise renforce à chaque nouvelle crise l’emprise du Rwanda sur la zone ». Lui, il se sent Congolais, et n’a rien contre les Rwandais, « sauf s’ils viennent se battre sur son territoire et empêcher les gens d’accéder à leur champ ». « La seule chose que l’Europe pourrait apporter serait de sécuriser la zone et d’aider au développement ». Une armée européenne voire française, ici ? Pourquoi pas. Au fond, Vainqueur, il s’en fout de voir des uniformes différents. Mais la culture lumumbiste ou muleliste (pour Pierre Mulele) encore présente dans la région lui fait craindre que tant que les blancs pilleront le Congo, il n’y aura pas de paix durable. En ce sens la médiation française lui est, par nature, suspecte si elle ne s’accompagne pas d’un réel investissement dans la région. De toutes façons, « cela ne veut rien dire tant que le peuple congolais ne sera pas associé ou consulté pour de telles décisions ».
En janvier, ce sont les longues colonnes de fantassins rwandais de l’opération « Umoja Wetu » qui ont traversé Katwe. A leur retour, les rebelles CNDP leur tenaient la main tandis que les FDLR avaient fui. Mais en cette fin mars, le processus dit de « brassage » des milices s’avère un échec : sans salaire, les Pareco préfèrent reprendre leur position antérieure plutôt qu’un casernement à Goma au sein de l’armée congolaise.
De même, la MONUC non renforcée n’est pas devenue plus efficace pour neutraliser le retour, à travers le Masisi, des FDLR, attaquant régulièrement les derniers convois humanitaires à s’aventurer dans une région où croupissent 260 000 déplacés désorientés. Ça, c’est la réalité quotidienne de Vainqueur. Alors le redécoupage des frontières, la création d’un grand marché ou l’agitation maladive d’un président français en proie à un nouvel atlantisme africain, il s’en fout. Il sait bien que la nouvelle alliance satisfait l’Occident et que le devenir de la population du Kivu passera toujours à la moulinette de la sinistre partition symétrique que jouent Kabila, Kagamé et leurs mentors. En ce 26 mars, toutes les radios congolaises ne parlent que de la visite de Nicolas Sarkozy.
Elles relatent aussi la passe d’armes qui oppose le président de l’Assemblée nationale, Vital Kamere, par ailleurs originaire du Kivu, à Joseph Kabila. Le président congolais est accusé de n’avoir pas consulté la nation à propos de l’alliance avec Paul Kagamé. L’avenir immédiat des Kivu est devenu l’objet d’une grave crise politique. Alors, dans la région, le président français n’a pas bonne réputation et ses propos a priori plus mesurés tenus devant l’Assemblée congolaise ne satisfont pas. Si la France salue l’effort de paix de Joseph Kabila, Sarkozy a tout de même encouragé la coopération économique des Etats de la région, dévoilant son soutien à la relance de la Communauté économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL), soutenue par les américains.

De nouveaux relais occidentaux

Ce marché commun, aux contours encore flous, est perçu par une population du Kivu, lassée des promesses, comme la mise en place d’un nouveau relais occidental.
Vainqueur le rappelle : « de tous temps même pendant la crise de septembre, l’exploitation des mines de Wolfram et de cassitérite proches de Katwe s’est poursuivie. Par exemple, malgré les combats, de gros 4X4 chargés l’entrepreneurs allemands n’ont jamais cessé de monter à la mine de Pyrochlore (d’où l’on extrait un métal rare, le Niobium) de la SOMIKIVU. Le commerce s’accommode très bien de la guerre. C’est comme si ces entrepreneurs ne vivaient pas dans le même monde… »
Les présidents congolais et rwandais ont beau se rapprocher, Nicolas Sarkozy encourager un grand marché régional, Vainqueur, lui, subit une situation dans laquelle les grilles de lecture politiques et ethniques sont désormais inadéquates. La zone est devenue un trou noir livré à des hommes en armes. La seule urgence c’est le retour de l’Etat, de la santé, de la sécurité ou de l’éducation.
Pour Vainqueur comme pour les Congolais, envisager la fin de la guerre avec un marché commun, c’est fixer et officialiser les positions de chacun. Avec un aspect qui pèse dans l’inconscient collectif : le danger d’une énième amnistie pour des crimes subis par quasiment toute la population. Pour Vainqueur, pessimiste, qui espère toujours le retour d’Apolline, « ce n’est pas un bon terreau pour la démocratie ».

Goma, le 27 mars
Vincent Munié

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 179 - Avril 2009
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