Survie

Le Pape et les déguerpissements

(mis en ligne le 1er avril 2009) - Odile Tobner

On se demande ce que le pape est bien venu faire au Cameroun. Son voyage sous forme d’exhibition de papamobile et de sermons creux aura été la caricature de ce que devrait être une autorité spirituelle confrontée au désespoir des populations. Sa venue a fait redoubler les opérations de déguerpissements commencées depuis que le Cameroun, en 2007, a reçu les fonds C2D (contrats de désendettement et de développement), volet français de l’initiative PPTE (Pays pauvres très endettés) arrivée à son point d’achèvement. La France reverse au pays la somme remboursée pour l’affecter à des programmes de lutte contre la pauvreté. Ce dernier détail relève de l’humour noir quand on voit que le vaste projet d’urbanisme qui a été mis en place consiste uniquement, dans un but d’« embellissement » de la capitale, à en chasser toute la population la plus démunie, la privant de ses fragiles abris et de ses moyens précaires de subsistance et la précipitant dans une misère plus grande encore.
Franck Olivier Kouame, secrétaire général du Collectif interafricain des habitants, ONG qui se consacre aux questions relatives à l’habitat et au logement, rappelle que « 90 % des déguerpis sont des familles démunies » que « le déguerpissement vient laminer tous les réseaux d’économie solidaire dont vivent ces populations » que ces casses « ont drainé derrière eux des milliers de personnes sans abris, des pertes en biens matériels qu’ils soient meubles comme immeubles, d’une valeur inestimable » Il ajoute que « plus de cinq mille familles (fin 2008, depuis ce chiffre a triplé) se sont ainsi retrouvées sans abri à Yaoundé, la capitale. »
À ceux qui objectent que la ville s’est développée dans l’anarchie la plus totale, il est bon de rappeler que la responsabilité en revient au pouvoir lui-même qui, depuis cinquante ans n’a eu aucune politique d’investissement dans les infrastructures (voies de communications) et les équipements publics (adductions d’eau, électrification, assainissement) et qui fait payer aujourd’hui le prix de cette incurie aux plus misérables. La rénovation nécessaire de la ville aurait dû passer d’abord par l’aménagement de l’habitat populaire, au lieu de cette brutalité facile à des fins sommaires d’esthétique douteuse. Mais cela supposerait un autre État, préoccupé des habitants plutôt que de sa propre vanité.
D’autant que, question d’esthétique, la plus monstrueuse verrue de Yaoundé, s’impose toujours à la vue avec le tristement fameux « immeuble de la mort », carcasse d’une tour dénommée « immeuble ministériel n°2 », demeuré inachevé depuis plus de 20 ans, pour cause de fonds évaporés, symbole obscène de la gabegie du pouvoir, qui s’orne en son sommet, avec un humour noir involontaire, d’un slogan à la gloire de Biya. Sachant que parmi les « objectifs du millénaire » figurait celui d’améliorer les conditions de vie pour des millions d’individus les plus démunis, on goûte l’ironie de l’« amélioration » apportée par les démolitions de Yaoundé, véritable provocation lourde de conséquences.
Le cardinal Christian Tumi, homme d’Église mais surtout homme de coeur, rappelle en effet, dans une interview à RFI : « Je ne crois pas que les Camerounais sont vraiment en paix. Parce que c’est difficile pour les familles de se nourrir. Un père de famille qui ne peut pas nourrir sa famille, qui ne peut pas soigner ses enfants ou sa femme, qui ne peut pas envoyer ses enfants à l’école ne peut pas être en paix. La paix, pour moi, c’est avoir le minimum nécessaire pour vivre comme un être humain. »

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 179 - Avril 2009
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