Survie

Le premier « accord de partenariat de défense » porte-bonheur ?

(mis en ligne le 1er avril 2009) - Comi Toulabor

Le 13 mars dernier a porté une chance extraordinaire (et pourquoi pas aussi à la France de Sarkozy ?) au Togo de Faure Gnassingbé, fils de l’ancien dictateur Eyadéma, qui se réjouit que son pays ait été « le premier africain à signer » le nouvel « accord de partenariat de défense » avec la France. Mais cet accord est-il vraiment nouveau ?

Cette défense en partenariat (le mot partenariat est devenu un terme-épice qui pimente toutes les sauces françafricaines) vient concrétiser le discours du 28 février 2008 du président Sarkozy au Cap et celui du candidat UMP, le 19 mai 2006 à Cotonou, qui plaident tous pour une réforme de la politique africaine de la France, ce serpent de mer que tout candidat français à la magistrature suprême qui se respecte, se croit obligé de sortir sans que personne ne lui demande rien. Ce « partenariat de défense » qui articule en politique d’action les promesses de Sarkozy qui fait tout ce qu’il a dit en « décomplexé », et en toute décontraction sans aucune contradiction, soulève cependant un certain nombre de questions et d’observations.
La toute première proposition de Sarkozy dans son discours du Cap était relative aux accords de défense, signés en ce qui concerne le Togo le 10 juillet 1963, dans la foulée de l’assassinat du président togolais Sylvanus Olympio qui n’en voulait pas. Le président français annonçait que ces accords « doivent reposer sur les intérêts stratégiques de la France et de ses partenaires africains », et que surtout, il faut noter ce point important, « la France souhaite engager des discussions avec tous les Etats africains concernés pour adapter les accords existants aux réalités du temps présent et en tenant le plus grand compte de leur propre volonté  ». Les « discussions  » qui ont abouti à cette signature du 13 mars ont été d’une telle opacité que la « propre volonté  » du partenaire togolais Faure, qui n’a rien demandé, a été confondue avec la « propre volonté » de Sarkozy. C’est sa vision des « choses » africaines qui est proposée sinon imposée comme accord. Et on voit mal Faure en prendre l’initiative ou même faire des contre-propositions en ce sens que les accords militaires existants signés par son père sont à son avantage. Rien que sur ce plan de la mise en forme du « nouveau partenariat de défense », la question est de savoir ce qui a fondamentalement changé par rapport à hier, de de Gaulle à Chirac, surtout « qu’il [ne] faille [pas] nécessairement faire table rase et tout effacer d’un seul trait de plume  » comme se plaît à le dire Sarkozy au Cap.
Comme d’habitude, le partenaire togolais exulte de joie en s’appropriant pratiquement, sur le fond, dans son communiqué, les paroles de son partenaire dominant. Il parle de « transparence » : parce que « l’accord sera soumis à ratification et publié  » ; de « réciprocité et respect mutuel  » : parce que les « activités [militaires seront] menées d’un commun accord [en] respectant le libre consentement de chaque Etat  » ; de « sécurité collective  » : parce qu’il y aura « ouverture de ce partenariat à l’architecture de paix et de sécurité en Afrique et à des contributions européennes futures » et que surtout il y aura « absence de clause d’intervention des forces françaises dans une crise intérieure » ; et enfin de « concertation » : parce qu’il y aura « échanges de vues sur la sécurité nationale et régionale ». Selon la télévision togolaise, le Togo bénéficiera « d’échanges de vues et d’informations relatives aux risques et menaces à la sécurité nationale et régionale, d’équipements et d’entraînement des forces de soutien logistique et d’exercices conjoints. Il prévoit également l’organisation de transits, de stationnements temporaires, d’escales aériennes et militaires et la formation des membres du personnel togolais dans les écoles de formation militaire françaises ou soutenues par la France  ». Or tout ceci n’est pas nouveau. C’est une reconduction de la convention du 29 avril 1965 relatives au soutien logistique de la France aux forces terrestres et aériennes ainsi qu’à la gendarmerie togolaises, du protocole du 28 octobre de la même année au sujet de la sécurité des envols aéronefs militaires français au Togo et de l’accord de coopération militaire technique du 23 mars 1976. Et bien entendu de l’accord secret de défense du 10 juillet 1963 auquel il faut ajouter « la convention relative à la participation des forces armées françaises au maintien de l’ordre public » au Togo du 5 mars 1958, signée deux ans avant l’indépendance avec Nicolas Grunitzky, alors Premier ministre de la République autonome du Togo, dans le cadre de la loi-cadre Defferre.
Datant pour la plupart après 1960, ces accords faisaient de la France un coresponsable ou un cogestionnaire de l’Etat togolais à qui elle se substituait si elle le décidait selon sa « propre volonté ».
En attendant de connaître exactement son contenu, il faut noter qu’on ne sait pas si ce « nouvel accord de partenariat de défense » est militaire ou humanitaire, ou les deux à la fois. Parce que, au moins à partir des années 1990 avec les processus de démocratisation, la France a habitué son monde à voir de l’humanitaire là où elle fait précisément du militaire. La guerre civile du Biafra en 1967 a été le moment expérimental de ce mélange des genres qui a si bien réussi, et par la suite et à plusieurs reprises validé au nom de la maxime « sauver ses ressortissants en danger dans les crises politiques internes » qui secouent de temps à autre son pré carré africain. Au regard de cette mémoire, - et l’état-major français en a sous le képi une bien formatée par l’histoire -, il est permis d’être circonspect et méfiant quant à ce nouvel ordre militaire que Sarkozy est en train de déployer en Afrique sous le label trompeur de « partenariat de défense ».
Il est proclamé urbi et orbi que ce nouvel accord sera ratifié par les deux parlements français et togolais et publié au Journal Officiel (JO). Ce qui serait gage de « transparence », cet autre terme-épice sarkoziste qui fait mouche et monte au nez. Quand on sait comment fonctionnent les deux parlements dans les procédures de contrôle de l’exécutif, notamment dans ce domaine régalien de la défense, on peut s’interroger sur la nature et le degré de cette « transparence » annoncée. En France, la tradition de démocratie arithmétique empêche de vrais débats au parlement sur des sujets relatifs aux relations franco-africaines abandonnés à des lobbyistes entreprenants. On sait que dans et hors de l’hémicycle, le sujet est même tabou en ce sens qu’il est considéré comme politiquement sale et électoralement peu gratifiant, et que majorité et opposition y sont en concurrence dans la promotion du rang de puissance et grandeur de leur pays dans le monde et surtout en Afrique, quand l’ignorance ne fait pas le reste. Au Togo, où on a aussi ses traditions parlementaires, l’accord sera envoyé « pour examen » au groupe parlementaire du parti au pouvoir et seulement « pour avis » aux députés de l’opposition. Le texte de « nouveau partenariat de défense » passera comme un courrier électronique aux deux parlements et ce n’est pas le fait qu’il soit publié au JO qui garantit une quelconque « transparence » qui, dans le cas d’espèce, n’est qu’une opacité « décomplexée » comme aime le pratiquer le président français.
Le nouvel ordre militaire sarkoziste, si tant qu’il en est un, est en fait l’aboutissement structurel du dégel de la guerre froide depuis la chute du mur de Berlin qui induit une révision de plus en plus drastique de la politique de défense dispendieuse de Paris qui n’a plus les moyens financiers de son rang de puissance en Afrique pour laquelle le titre « gendarme » lui était conféré et reconnu par ses alliés idéologiques. C’est dans ce mouvement de rétrécissement-redéploiement qu’en 1994 la France a eu l’initiative du programme Recamp (Renforcement des capacités africaines au maintien de la paix) qu’il gère avec l’aval de l’ONU et de l’Union africaine. Ce programme a pour objectif de fournir aux Africains les moyens d’assurer leur propre sécurité et de gérer leurs propres crises. En réalité le Recamp est une reprise, en le continentalisant, du vieux protocole oublié, en tout cas jamais appliqué, de la CEDEAO datant de juin 1977 : l’Accord de non-agression et d’assistance en matière de défense (ANAD). Comme le Recamp et l’Anad, le nouveau partenariat militaire de Sarkozy mutualise les logistiques et les intendances sécuritaires, mutualisation que l’ONU, l’UE (Union européenne) et l’UA (Union africaine) ont avalisé en toute « transparence » comme le font les parlements français et togolais. Ce qui est frappant (et chapeau l’artiste !) c’est cette capacité qu’a la France de faire endosser sa « politique africaine » par ses partenaires européens ou onusiens qui ne voient que du feu et plus encore, qui la financent. En réalité, c’est un échange de bon procédé entre amis européens, ce qui met en doute la capacité de Bruxelles à produire une politique africaine, autonome et différente de celle de la France, prise naturellement et automatiquement comme une référence en la matière pour son savoir-faire.
Rien de nouveau sous les tropiques avec ce « partenariat de défense » ? Si, quand même : l’absence de clause secrète d’intervention militaire, nous dit-on, qui permettait à la France de voler au secours des pouvoirs vomis par leur population. Signifierait-elle que le pays de de Gaulle ne serait plus (co)responsable ou (co)gestionnaire des pouvoirs françafricains comme hier ? L’intervention militaire de la France, début 2008, auprès du dictateur tchadien menacé par des mouvements rebelles donne à croire le contraire. Pour que ce « partenariat de défense » ait de crédibilité et du sens, c’est qu’il n’y ait pas du tout de « partenariat de défense » entre la France et ses anciennes colonies. C’est la seule « rupture », la seule « transparence » possibles et crédibles dans ce domaine régalien, en ce sens que cela traduirait au moins un début de prise en compte du second terme de la devise de la République : un vaste programme ! Mais le vendredi 13 mars a été une journée très chanceuse pour les présidents français et togolais abonnés sans doute à l’astrologie politique. Les dictateurs et les néo-dictateurs françafricains peuvent dormir tranquille : le « partenariat de défense » n’a pas pour vocation de les déstabiliser. Les Français n’ont pas élu Nicolas Sarkozy dans ce but funeste.

Comi M. Toulabor
CEAN-Sciences Po Bordeaux

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 179 - Avril 2009
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