Survie

Katanga Business, militant malgré lui ?

(mis en ligne le 1er juin 2009) - Thomas Noirot

Sorti en avril, le film de Thierry Michel, présenté comme une « sorte de thriller politicoéconomique », nous plonge dans le pillage minier de la province congolaise du Katanga.

« Ce n’est pas un film militant », prévient Thierry Michel. Le réalisateur de Mobutu roi du Zaïre et de Congo River s’intéresse aux protagonistes de l’exploitation du sous-sol de cette province de la République démocratique du Congo (RDC). Objectif : rendre compte du pillage des ressources minières en s’attachant à quelques personnages clé, sans s’impliquer directement dans l’analyse de ce dont est témoin le public ; un exercice cinématographique qui ne laisse pas de place à un commentateur ou à des personnages extérieurs.
Mais qu’est-ce qu’un « film militant » ? Un film qui ne donne qu’une vision partiale et subjective de la réalité, qui s’attache à démontrer une thèse pré-établie ? Alors il convient de se demander si ce film ne l’est pas malgré lui. Certes il montre parfaitement les ravages sociaux de la guerre économique que se livrent quelques grandes multinationales de l’extraction minière et le poids bien faible du gouverneur de la province, aussi populaire que populiste. Mais, à force de rester comme une caméra plantée au milieu des acteurs sans chercher à connaître ce qui se passe en coulisses, on se demande s’il ne présente pas une vision trop schématique, et peut-être simpliste, des mécanismes de pillage.
Le pouvoir économique y est montré en prise uniquement avec le pouvoir politique local (provincial et national), sans intervention extérieure.
La Banque mondiale (BM) n’est citée que comme l’employeur du très souriant administrateur délégué général de la Gécamines, monstre de l’industrie minière congolaise mis à genou par Mobutu et ses proches (en oubliant au passage de préciser que ce septuagénaire est, en fait, un expert en droit minier embauché par un cabinet français, la Sofreco, lui-même mandaté par la Banque mondiale). En revanche, la responsabilité de celle-ci dans la dette odieuse de ce pays n’est pas rappelée, ni les réformes libérales qu’elle contribua à imposer, finissant de ruiner l’économie nationale. Pas un mot non plus sur les manoeuvres diplomatiques ni sur les montages financiers complexes, abrités au sein de paradis fiscaux et judiciaires « amis ».
Des combines qui permettent aux multinationales dont on ne nous montre que le bras armé (d’un stylo... et d’un chéquier), de remporter des contrats léonins. Des investisseurs habiles dans leur négociation avec l’état congolais, en somme.
De même, les résistances locales sont peu ou prou résumées aux luttes désespérées des travailleurs et des creuseurs artisanaux, dont on nous montre furtivement certains porteparole réclamant une augmentation de salaire ou s’opposant à la fermeture d’un site. Mais qu’en est-il des résistants congolais qui analysent avec recul ces mécanismes de pillage et portent des revendications concrètes pour y mettre fin ? Ils n’ont pas la parole ici... et ne semblent donc pas exister.
Enfin, le film appuie sur l’importance croissante des investissements chinois (certes bien réelle), au risque d’alimenter un sentiment en vogue selon lequel les entreprises occidentales perdent trop de ce juteux marché. Le risque est alors d’amener le spectateur à penser que cette « chinafrique » est plus à craindre, et donc à combattre, que les multinationales « bien de chez nous ».
Afin d’éviter ces écueils, il aurait sans doute suffit de donner la parole à des analystes ayant une compréhension globale des mécanismes de pillage à l’oeuvre. A filmer au plus près des acteurs sur le terrain, le réalisateur a omis de prendre cette distance indispensable. L’exercice artistique a ses limites.

Thomas Borrell

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 181 - Juin 2009
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