Survie

Or blanc et piège biotechnologique

(mis en ligne le 1er juin 2009) - Thomas Noirot

L’ancienne CFDT, rebaptisée Géocoton, est directement impliquée dans le développement exponentiel du coton transgénique au Burkina Faso, avec l’appui indirect de l’Agence Française de Développement (AFD). Localement, la résistance s’organise à l’exemple de celle du SYNTAP.

Après avoir rendu la culture du coton obligatoire dans les années vingt, l’État colonial français crée en 1949 la Compagnie française pour le développement des fibres textiles (CFDT). Cette société publique encadre la filière selon une approche dite intégrée : de l’approvisionnement (engrais, semences, pesticides) à la commercialisation. Elle jouit alors d’une situation de monopole absolu dans la majorité des colonies françaises d’Afrique. Au début des années soixante, la plupart des États nouvellement indépendants créent des sociétés nationales agissant sur le même principe, dans lesquelles la CFDT prend des parts. Bien que minoritaire dans ses nouvelles « filiales », le groupe reste incontournable et arrive ainsi à maintenir son monopole pendant une trentaine d’années.
Dès le début des années 1990, sous la pression des institutions de Bretton Woods et de leurs plans d’ajustements structurels, nombre d’États ouvrent le capital de leurs sociétés nationales cotonnières, généralement en scindant l’entreprise en plusieurs sociétés.
La CFDT réussit à conserver sa place avec des parts souvent importantes, voire majoritaires, dans ces nouvelles sociétés : elle demeure le principal opérateur de la filière cotonnière africaine, de l’approvisionnement en semences à la commercialisation de la fibre, en passant par l’accompagnement technique des producteurs.
En 2001, elle change de nom et devient Dagris, pour « Développement des agroindustries du sud ». Sous la pression de la Banque mondiale, ce vaste holding public français se prépare lentement à sa propre privatisation, tout en diversifiant ses activités (tournesol, agrocarburants...) et sa zone d’intervention (Brésil, Chine...). Dans sa stratégie tous azimuts, le groupe développe un partenariat avec l’ONG Max Haavelar pour lancer la première filière « coton équitable »... tout en contribuant à introduire au Burkina Faso le premier OGM d’Afrique de l’Ouest, le coton Bt. En 2006, le processus de privatisation est lancé : faute de candidats, le gouvernement français accepte, en février 2007, de brader le groupe à un consortium présidé par Antoine Gendry, qui d’après la Lettre du Continent « avait l’oreille de l’Élysée sous Jacques Chirac », et dont l’épouse est associée-gérante de la Compagnie Financière Edmond de Rothschild, mandatée par l’État comme banque-conseil pour cette privatisation. Le prix de cession dérisoire (7,7 millions d’euros, alors que deux ans plus tôt le groupe était estimé à 105 millions d’euros et que le bâtiment du siège social parisien a une valeur marchande de 35 à 50 millions d’euros) provoque la colère du comité d’entreprise, qui engage une bataille judiciaire, retardant le processus. Mais les employés ne sont pas les seuls à être mécontents.

Sarkozy arrange les amis

En juillet 2007, à Dakar, le président sénégalais Wade émet le souhait auprès de Nicolas Sarkozy que les intérêts africains aient davantage de participation dans la nouvelle entreprise. Il interfère en faveur d’Advens, dont le patron franco-libanosénégalais Abbas Jaber, président de la première société agroalimentaire sénégalaise, est un bon ami de son fils Karim Wade… La cession du groupe, prévue pour octobre 2007, est finalement annulée, et un nouvel appel d’offres publié. On assiste alors aux tirs croisés de différents lobbyistes, comme Basile Boli ou le très foccartien Robert Bourgi. Ce dernier, émissaire régulier entre les Wade et la France, appuie efficacement le tandem Abbas Jaber-Jacques Saadé (président de la multinationale française de fret maritime CMA-CGM) et leur consortium Géocoton : leur offre est finalement retenue, contre l’avis même de l’AFD.
Dès le lendemain de la cession, ces nouveaux rois du coton découvrent une situation financière catastrophique et tentent d’obtenir l’effacement d’une dette de 100 millions d’euros auprès de l’AFD. Une aide dont le directeur ne veut pas entendre parler. Un an après leur première tentative, ils reviennent à la charge : la Lettre du Continent nous apprend qu’une rencontre est prévue d’ici début juin 2009 à la cellule Afrique de l’Élysée pour tenter d’obtenir un arbitrage présidentiel.

Agence Française de Développement... des OGM

En octobre l’AFD a tout de même débloqué un prêt de quinze millions d´euros au Burkina Faso pour « abonder un fonds de lissage national du prix du coton [qui] doit permettre à cette filière de traverser des périodes répétées de baisse des cours, tout en maintenant aux producteurs un prix suffisamment rémunérateur pour qu’ils conservent leur activité. » Ainsi, ce prêt vise à maintenir un prix garanti pour les trois sociétés cotonnières burkinabé, dont la Sofitex et la Socoma, ces deux sociétés ayant comme actionnaire Géocoton. Or l’AFD a conservé 14% du capital de ce nouveau consortium...
La Sofitex et la Socoma sont sous le feu de la critique au Burkina Faso : après avoir participé à la « phase d’expérimentation » de 2003 à 2008, elles s’apprêtent à passer à la phase de développement à grande échelle du coton OGM Bt : 118 000 ha seraient en train d’être semés. Pourtant, les conditions restent floues : le tarif de vente aux producteurs de cette semence brevetée sera réévalué régulièrement... sans que l’on sache dans quelles proportions. Seule certitude : afin de faire taire les critiques sur le coût de la semence, les sociétés cotonnières font cette année une « opération promo » en vendant les graines de Bt au même prix que les semences conventionnelles.
Dans le pays, de nombreuses voix s’élèvent contre une contractualisation pluriannuelle sans que ne soient connus les futurs droits de propriété intellectuelle réclamés par les multinationales semencières Monsanto et Aventis. Mais « les pouvoirs publics ont déjà calé leur projet : plus rien ne les intéresse, ils se sont emmurés », explique Ousmane Tiendrébéogo, Secrétaire général du Syndicat des travailleurs de l’agro-pastorale (SYNTAP), impliqué dans la lutte anti-OGM aux côtes de la COPAGEN et de la Coalition de veille OGM, qui rassemblent chacune des dizaines d’organisations.

Le SYNTAP et Goliath

Ce petit syndicat paysan tente de se développer malgré l’action des autorités et des sociétés cotonnières qui lui mettent des bâtons dans les roues : « C’est dans la zone cotonnière que nous dérangeons. (…) Dans un département où les producteurs se sont mobilisés, on leur a ensuite refusé l’engrais ».
Créé en 2003, le SYNTAP tente de palier le défaut de représentation et de défense des producteurs, trahis par la Confédération paysanne du Burkina Faso (le syndicat majoritaire) et sa puissante Union nationale des producteurs de coton du Burkina (UNPCB) et son leader François Traoré : « Si vous écoutez les prises de position de François Traoré, il représente plutôt les intérêts des multinationales ! (…) Le ROPPA est là pour garantir les intérêts des paysans africains ; mais ceux qui y sont pour le Burkina représentent au contraire les intérêts du gouvernement et des multinationales. La Confédération Paysanne du Burkina est logée dans un bâtiment du gouvernement. Le personnel d’encadrement, ce sont des cadres du ministère de l’Agriculture. Le personnel qu’on a embauché pour s’occuper de l’administration, est payé par le ministère de l’agriculture. Alors cela correspond seulement à un débordement des services du ministère de l’agriculture. Ces gens ne nous représentent pas ! »
Pour Ousmane Tiendrébéogo, cette culture non alimentaire n’est qu’une première étape dans la confiscation des moyens de production : « Le coton Bt n’est qu’une porte d’ouverture à toutes les applications des OGM. (…) Ce n’est pas avec ça que nous allons augmenter nos conditions de vie. En 2003-2004, on a augmenté notre production d’environ 200 000 tonnes à plus de 500 000 tonnes : il a suffi pour ça qu’on élève le prix d’achat du coton à 210 francs CFA le kilo au lieu de 175 francs. Quand on vient nous raconter que c’est pour améliorer le rendement, c’est de la bêtise ! On va nous aider plutôt à nous paralyser nous-mêmes, et céder nos terrains aux multinationales pour la grande agriculture, notamment les biocarburants ». D’autant que les paysans burkinabé sont des proies faciles pour des contrats relevant du droit sur la propriété intellectuelle : « On est juste en train de leur demander de faire leurs papiers d’identité. Et vous amenez comme ça un truc de haute technologie, mais ce serait les piéger ! »

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Dessins contre dessein

Afin de mettre en garde les cotonculteurs contre le coton Bt, Ousmane Tiendrébéogo et les militants du SYNTAP mènent actuellement une campagne d’information dans les villages en distribuant une bande dessinée explicative, avec le soutien de Survie et de Rés’OGM. L’objectif est d’en distribuer plusieurs milliers avant la fin des semis. )]

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 181 - Juin 2009
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