Survie

Du bon usage des mots : ethnisme et racisme

(mis en ligne le 1er septembre 2009) - Odile Tobner

Pour les médias occidentaux, il est souvent question d’ethnisme quand il s’agit de traiter de l’Afrique.

Le mot « ethnie » entre au dictionnaire français vers 1930, alors que « ethnographie » est attesté en 1823 et « ethnologie » en 1839. Ce mot désigne un ensemble humain rassemblé par une communauté de langue et de culture mais qui, s’il a une existence territoriale, n’a pas d’existence politique, comme dans « peuple », dégradé en « peuplade », ou « nation ». Il a servi en fait à désigner les « peuples inférieurs » étudiés par la science occidentale.
Le mot « race » au sens zoologique a été appliqué aux êtres humains par cette même science à partir du xviiie siècle. Il désigne un ensemble humain par des traits anatomiques, dont le principal est la couleur de la peau. Il a engendré les appellations de « nègre », « noir », « blanc », « jaune » appliquées à des humains.
Le mot « racisme » date de 1930. Sa définition, en 1952 (Petit Larousse illustré), est « théorie qui tend à préserver l’unité de la race dans une Nation ». En 1962, dans la première édition du grand Robert cela devient « théorie de la hiérarchie des races ». Le mot « ethnisme » est un néologisme d’usage récent dans le sens d’un particularisme fondé essentiellement sur la communauté de langue et de culture, qui engendre des choix de comportement ou de pouvoir.
Alors que le découpage ethnique, en Europe, correspond en majorité au découpage politique des pays, qu’en Amérique une ethnie importée a supplanté toutes les autres, que la Chine a été dominée par les Mandchous pendant plusieurs siècles, en Afrique la géographie coloniale a supplanté la géographie ethnique. La naissance des États postcoloniaux a donc vu se multiplier les « guerres ethniques » dénommées aussi « guerres tribales », dans la lutte pour le pouvoir.
Cet état de fait a été présenté souvent dans les médias occidentaux (Stéphen Smith dans Négrologie) comme un trait fatal d’une barbarie spécifiquement noire. Cette interprétation raciste est destinée à masquer le fait que le pouvoir politique est, dans de nombreux pays, toujours dominé par le colonisateur ou la puissance mondiale, qui protège des pouvoirs ethniques et attise donc les frustrations. C’est le cas par exemple au Tchad ou au Togo.

Des survivances encore plus redoutables

La civilisation moderne, par le brassage des populations dans les grandes métropoles, par les déplacements consécutifs aux besoins de l’industrie et du commerce mondiaux, par la mondialisation des techniques et des moyens de l’information, ronge forcément les fondements archaïques de l’ethnisme : une population, une langue, un territoire. On en constate cependant des vestiges ou des résurgences virulentes suscitées ou entretenues par des projets de contrôle politique, économique ou même idéologique. Ces survivances de l’ethnisme sont d’autant plus redoutables qu’ayant perdu leurs bases traditionnelles, elles acquièrent la force de l’imaginaire.
L’ethnisme a en commun avec le racisme qu’il est une exclusion ou une diabolisation de l’autre. Autant l’ethnisme est plus fréquemment africain parce qu’il précède la modernité, autant le racisme, lié à des mesures physiques prétendument scientifiques, est typiquement moderne et donc importé en Afrique où, comme toutes les maladies, il peut trouver un terrain favorable pour se développer. Ainsi l’antagonisme entre les Hutu et les Tutsi ne doit pas relever de l’ethnisme, puisque ces populations partagent la même langue et le même territoire, mais était purement social à l’ère précoloniale, il s’est transformé, sous l’influence des idéologues de la colonisation, disciples de Gobineau, en racisme à fondement physique, stature, forme du nez.
Il importe de ne pas confondre ethnisme et racisme parce que, en connaissant la genèse de ces idées, on lutte plus efficacement contre elles. Cela ne suppose aucune hiérarchisation de gravité entre l’un et l’autre. Tous les deux pouvant conduire aux pires conséquences en fait de guerre et d’extermination.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 183 - Septembre 2009
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