Survie

Cedant arma togae

(mis en ligne le 13 mars 2010) - Odile Tobner

Ce fameux axiome de Cicéron, proclamant la subordination du militaire au civil, résonne dans l’histoire comme une incantation oratoire. C’est l’époque, en effet, où César franchit le Rubicon et entre à Rome avec ses légions. La période civile de l’empire romain, entre les guerres des origines et la longue agonie de plusieurs siècles dans les factions militaires, aura été assez courte, même si elle en marque en effet le rayonnant apogée. Les Grecs nous ont légué la politique, désignant la gestion idéale de la communauté et les Romains la civilisation, désignant la création d’un idéal citoyen. Civiliser c’est rendre civil. On n’a jamais civilisé par l’épée ou le fusil.

En dehors d’instants ou de lieux privilégiés, le pouvoir hélas repose sur la force des armes. Il est donc inutile de jeter les hauts cris quand il se montre crûment dans un coup d’État militaire. On ferait mieux de dénoncer l’omniprésence de la force derrière des pouvoirs prétendument civils, qui ne se maintiennent que par la violence. Ces pouvoirs civils fictifs font plus pour la destruction de l’idéal civique que tous les militaires présidents, avec lesquels au moins on sait à quoi s’en tenir. Le degré de civilisation se mesure à l’effacement du militaire dans la réalité du pouvoir. La Scandinavie – il faut le dire – est bien plus civilisée que les États-Unis ou la France et tous les pays où les ambitions impériales exaltent la caste militaire. Mais c’est également la marque des sociétés asservies qui se révèle dans l’importance sociale accordée aux militaires et dans la place qu’ils occupent en politique, dont ils sont pourtant la négation. Il est donc aussi logique que la voix du peuple, quand elle veut se faire entendre, emprunte la bouche d’un militaire. Nasser et Sankara, grandes voix politiques, ont parlé sous une tunique militaire trop étroite pour eux mais qui leur a permis de s’imposer. Ils sont l’exception qui confirme la règle, qui veut que le militaire, en Afrique particulièrement, soit délégué à l’oppression du peuple. Mobutu, Eyadéma, Seyni Kountché, Bokassa, Conté, Idriss Déby, Sassou Nguesso, Blaise Compaoré, Bozizé… La liste est aussi longue qu’éloquente.

Il est inévitable que, lorsque toute vie démocratique est rendue illusoire par les pratiques autocratiques des potentats, les problèmes politiques se règlent par les armes, qu’elles soient employées contre les protestations populaires, ou, bien plus rarement hélas, pour les soutenir. N’importe quel soudard peut alors se proclamer arbitre du sort d’un État en déliquescence, comme on l’a vu en Guinée avec Dadis Camara. En tout cas, on sait aussi parfaitement que la réalité du pouvoir n’a de garant que l’existence de redoutables gardes présidentielles, rempart des tyrans contre la colère de leurs peuples. Un tel pouvoir n’a évidemment de civil que le nom. Que dire enfin du cas extrême de la vaste et riche République démocratique du Congo, livrée aux milices, illustration dernière de l’avilissement du pouvoir réduit à sa forme la plus grossière. Est-ce un hasard si la France, qui a conquis son domaine africain par les armes en ravageant toute forme de civilisation, célébrera le cinquantenaire du pouvoir néocolonial par un défilé militaire qui exhibera les fidèles disciples de l’armée française : l’armée congolaise, avec les disparus du Beach, l’armée camerounaise, avec les disparus du commandement opérationnel, l’armée centrafricaine, avec sa population fuyant ses exactions, l’armée tchadienne avec le grand absent, entre des milliers d’autres, Ibni Oumar Mahamat Saleh ! Voilà ce qui a été apporté en fait de civilisation.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 189 - Mars 2010
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