Survie

Tu sais qui je suis ?

(mis en ligne le 9 septembre 2010) - Odile Tobner

C’est par cette phrase d’intimidation que nous avons entendu le lieutenant-colonel français Romuald Létondot interpeller, le 10 août, dans une rue de Lomé, le journaliste Agbedivlo Komi, alias Didier Ledoux, qui photographiait, pour son journal Liberté, une manifestation contre l’interdiction de réunion d’un groupe de citoyens.

Le militaire français se trouvait « fortuitement » sur les lieux. Sa voiture avait reçu un jet de pierre et il s’adressait aux gendarmes togolais.

La scène de l’altercation a été filmée par un autre journaliste togolais,
Noël Kokou Tadegnon, correspondant de l’agence Reuters et a été vue
sur le net plus d’un million de fois en quelques jours. Mais aucune télé
française ne l’a montrée.

Il ne faut pas laisser cette question sans réponse - Oui, Rom, je sais
que tu es l’armée française au Togo, en Afrique. Tu peux concevoir une
légitime amertume de la mesure que le ministre des armées a prise à
ton encontre en te sanctionnant de dix jours d’arrêts. Les militaires
sont toujours piégés par les politiques, qui se voilent hypocritement la
face devant une réalité soudain révélée toute crue et dont le spectacle
serait de nature à « porter atteinte au renom de l’armée française »,
alors que tu fais ton boulot, le seul boulot que l’armée française t’a
appris à faire : mater des bougnoules.

Qui aurait cru que, cinquante ans après l’indépendance, dont quarante
sous la coupe d’un général, l’État togolais serait toujours incapable
de commander son armée sans les conseils d’un lieutenant-colonel
français ? En réalité l’armée togolaise, comme bien des armées
d’Afrique francophone subsaharienne, est une armée d’occupation
au service d’un pouvoir retranché dans un bastion. Le citoyen est
l’ennemi. Le pouvoir a peur et fait régner la terreur. Et qui est le plus
expert en occupation dans le domaine colonial de la France sinon un
militaire français ?

Tout naturellement Romuald Létondot menace ensuite le journaliste,
qui proteste qu’il fait son travail, de faire appel au RCGP (Régiment
commando de la garde présidentielle), troupe de choc, surentraînée,
surarmée, redoutable et redoutée, utilisée pour la répression brutale
de toute opposition dans le pays. Les régimes dictatoriaux tiennent
en respect leur population par ces gardes présidentielles, longtemps
commandées, en particulier au Gabon et en Centrafrique, par des
militaires français, qui ont dû se résigner ensuite, pour respecter les
convenances, au rôle de conseiller.

Le ministère de la Défense togolais a stigmatisé, dans un communiqué,
le danger que représente l’information pour le système françafricain :
« Cet incident [...] aurait pu être circonscrit si malheureusement
la scène de l’altercation n’avait pas été filmée par un témoin de
nationalité togolaise qui l’a mis en ligne sur le web sans se soucier
des conséquences graves que la vidéo pourrait avoir aussi bien pour
l’officier français que pour notre pays le Togo
 ».

Didier Ledoux vient lui, le 25 août, de subir une agression punitive par les gendarmes togolais. Il a été enlevé et roué de coups. Loin des photographes.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 194 - Septembre 2010
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