Survie

France-Italie-Libye : un trio d’affairistes sur le dos des migrants...

(mis en ligne le 4 juillet 2011) - Juliette Poirson, Sara Prestianni

Témoignage de Sara Prestianni, membre du réseau Migreurop qui compte 40 associations d’Europe, d’Afrique et du Moyen Orient ainsi qu’une trentaine de chercheurs et de militants. Migreurop étudie les impacts des politiques migratoires européennes dans l’espace européen et à l’extérieur, notamment la politique de sous-traitance de la gestion migratoire aux pays de transit des migrants.

Billets d’Afrique (BDA) : Quels sont les fondamentaux de la relation italo-libyenne ?

Sara Prestianni : Les relations entre l’Italie et la Libye ont commencé en 1911, par la colonisation de ce territoire sous contrôle ottoman qui se poursuit sous le gouvernement fasciste de Mussolini période de pacification violente, et s’achève en 1951. Cette colonisation a surtout permis à l’Italie de faire un pont avec l’Afrique, de montrer à la France et à l’Angleterre qu’elle avait aussi des colonies.

La relation économique entre les deux pays repose principalement sur le gaz et le pétrole. L’exploitation du pétrole commence à la fin de la colonisation. La grosse entreprise pétrolière d’Etat italienne, ENI, arrive sur le territoire libyen à la fin des années 1950. De l’exploitation de quelques puits de pétrole au départ, elle s’est développée au fil des ans, notamment en mer. ENI est actuellement le premier producteur étranger. Elle exporte vers l’Italie le quart de la production libyenne (plus de 500 000 équivalents barils de pétrole ou gaz produits par jour, dont 244 000 exportés vers la Botte), notamment via le gazoduc Greenstream passant sous le canal de Sicile et apporte 10% de la production de gaz du pays au territoire italien.

Récemment, en octobre 2007, la signature d’un accord « stratégique » entre ENI et NOC (la compagnie nationale libyenne de pétrole) a renforcé la place de l’Italie comme premier partenaire de la Libye pour le pétrole. ENI y obtient le prolongement de son contrat d’approvisionnement en gaz et pétrole pour les vingt-cinq prochaines années et s’ouvre des perspectives d’importants investissements sur les dix ans à venir. Elle s’assure ainsi l’exploitation du pétrole et du gaz libyen respectivement jusque 2042 et 2047.

BDA : A quel moment la question migratoire devient-elle également un élément clef de la relation entre l’Italie et la Libye ?

SP : C’est surtout à partir du début des années 2000, au moment où l’île de Lampe­ dusa devient une des portes d’entrée de l’Europe pour les migrants en provenance d’Afrique. On parle alors d’une moyenne de 30 000 arrivées par an. L’Italie se rend compte que la majorité part de Libye où les migrants subsahariens et même maghrébins transitent. Elle décide alors de faire pression sur la Libye afin qu’elle collabore au contrôle de l’immigration, qu’elle bloque les migrants avant qu’ils n’arrivent à Lampedusa. Les négociations sont menées de 2003 à 2008, tant par le gouvernement de gauche de Romano Prodi que par le gouvernement de droite de Berlusconi. Kadhafi a fait traîner les négociations afin d’augmenter la contrepartie financière.

Lampedusa, 2011, expulsion de migrants. Crédit photo : Sara Prestianni

Il n’a pas hésité non plus à faire pression en ouvrant et fermant le robinet de l’immigra­tion pour faire pression. Pour lui, le fait d’avoir des immigrés n’est pas un problème car l’économie libyenne repose sur le travail de migrants. C’est finalement Berlusconi qui signe ce premier « Traité d’amitié et coopération italo-libyen » en août 2008 à Benghazi. Il est présenté officiellement comme un dédommagement de l’époque coloniale mais prévoit surtout nombre de clauses économiques et relatives aux migrations. Il révèle pour la première fois, et de façon évidente, l’intrication permanente de ces deux dimensions.

Par cet accord – révélé par La Repubblica – l’Italie accorde cinq milliards d’euros sur vingt-cinq ans à la Libye pour développer son réseau de transports et la mise en place d’infrastructu­res et de services, à condition que cela soit fait par des entreprises italiennes. De son côté, la Libye s’engage à contrôler ses frontières maritimes c’est-à-dire bloquer la migration qui part des côtes libyennes vers l’Italie et à contrôler sa frontière Sud, avec le Tchad, le Soudan et le Niger. Pour ce faire, elle accepte de construire un mur électronique anti-immigrés dont le coût s’élève à 300 millions d’euros, financé à 50% par l’Italie et à 50% par l’Union européenne.

La construction de ce mur est confiée à une entreprise italienne, Selex sistemi integrati, liée à Finmeccanica. L’Italie offre également du matériel. Ainsi, en mai 2009, la brigade financière italienne fait don de six vedettes patrouilleurs. Les effets de l’accord de Benghazi sont immédiats : le nombre d’arrivées à Lampedusa baisse de quelques milliers à quelques centaines en une année, au point qu’il n’y avait presque plus d’arrivées à Lampedusa fin 2009.

Kadhafi, gendarme de l’Europe et sous-traitant de la gestion migratoire, collabore étroitement en acceptant également les migrants refoulés.

BDA : Et qu’en est-il du volet économique de l’accord de Benghazi de 2008 ?

SP : Les liens sont très étroits entre les deux pays. La Libye a investi dans les entreprises italiennes. Elle possède des actions de la banque Unicredit, de l’équipe de football de la Juventus de Turin, de FIAT, etc.). L’accord d’août 2008 a conduit à l’augmentation importante du nombre des entreprises italiennes en Libye. Ces entreprises sont souvent liées ou sont des filiales d’ENI – dont on a déjà parlé - ou de Finmeccanica - entreprise semi-publique, spécialisée dans les systèmes de contrôle, qui travaillait jusque-là surtout avec les Etats-Unis. Finmeccanica a signé en 2009 un accord pour la mise en œuvre d’activités stratégiques avec la Libyan investissement authority et le fonds d’investissement Libyan African investissement portfolio.

Objectif : développer une coopération stratégique en Afrique et au Moyen-Orient. L’Italie a également vendu des armes à la Libye : hélicoptères, des systèmes de contrôle et d’armements. Le chiffre d’affaires de Finmeccanica est passé de 45 milliards d’euros en 2006 à près de cent milliards d’euros en 2016 notamment grâce aux marchés en Libye !

Cette collaboration très étroite a été présen­tée, par le gouvernement Berlusconi, comme un important succès dans la lutte contre l’immigration clandestine et pour les affaires des entreprises italiennes en Libye. En revanche, elle a fermé les yeux sur la nature du régime libyen, sachant parfaitement que c’était une dictature n’hésitant pas à torturer les migrants refoulés du territoire italien.

En février 2011, les Italiens ont été terrifiés par ce qui se passait en Libye. Berlusconi a confirmé son amitié avec le gouvernement de Kadhafi avant de s’aligner tardivement sur les partenaires européens. Un discours populiste visant à effrayer l’opinion devant la menace d’une « invasion » de migrants et l’augmentation du pétrole a avancé des chiffres totalement improbables. Il a en effet été question d’1,5 millions de migrants et d’un baril de brut à 200 dollars.

Lampedusa, 2011, migrants contrôlés et fouillés par la police italienne Crédit photo : Sara Prestianni

BDA : C’est à ce moment-là que la France rentre en jeu ?

SP : La France a toujours essayé de mettre la main sur la relation avec la Libye. La façon dont Sarkozy a géré l’affaire des infirmières bulgares en jouant les médiateurs en 2007 en est le parfait exemple. En février 2011, la France fait le même calcul sachant la relation privilégiée entre Kadhafi et l’Italie.

En affichant tout de suite sa proximité avec le Conseil national de la transition libyenne (CNT), elle espère avoir un rôle politique plus important en plus d’avoir la mainmise sur les ressources pétrolières après leur victoire. Mais d’une certaine façon la situation est revenue à un équilibre car le 29 mars dernier, Moustafa Abdel Jalil, responsable du CNT a déclaré que son mouvement respectera les accords avec l’Italie tant sur les questions migratoires qu’économiques.

On constate malheureusement qu’il y a peu d’inflexion par rapport à la politique de Kadhafi.

BDA : La question migratoire, qui a cristallisé la relation entre la France et l’Italie ces dernières semaines, serait- elle la partie visible de l’iceberg des tensions entre les deux pays ?

SP : C’est clair que l’octroi de permis de séjour par l’Italie aux migrants afin qu’ils puissent rejoindre la France est un moyen de faire pression sur elle et de lui faire comprendre que la question migratoire, c’est l’affaire des Italiens. C’est peut-être aussi une façon de lui faire comprendre que la Libye est une chasse gardée.

De son côté, Kadhafi utilise toujours les migrants pour faire peur à l’Italie : nombre de migrants arrivés à Lampedusa racontent qu’ils sont partis directement du port de Tripoli et qu’ils ont reçu des pressions des troupes de Kadhafi. Cela a eu de l’effet puisque la Ligue du Nord a remis en cause la collaboration de l’Italie avec l’OTAN avec un discours très clair : bombes = clandestins. Cela mène aussi à une hécatombe dans le canal de la Sicile. Depuis février 2011, on a compté 1400 morts et le chiffre est certainement bien plus élevé en réalité.

La nature du régime de Kadhafi puis la guerre libyenne n’a pas conduit à une remise en question des relations très étroites entre l’Italie et la Libye, ni même le partenariat privilégié que l’Union Européenne entretient avec elle, ni les négociations en cours sur les questions migratoires.

C’est en fait l’inverse qui s’est produit : Anna Cecilia Malmström, commissaire européenne aux Affaires intérieures déclarait en mars qu’il fallait relancer l’accord migratoire UE-Libye et que le nouveau gouvernement était en capacité de le faire ! L’immigration est désormais un enjeu clef de la relation avec des pays tiers, interdépendante de la question économique. In fine, elle conduit les pays de l’UE à soutenir des régimes dictatoriaux, la violation des droits fondamentaux, la torture, l’enfermement et souvent la mort des migrants.

Propos recueillis par Juliette Poirson

#GénocideDesTutsis 30 ans déjà
Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 203 - Juin 2011
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