Survie

Cameroun, pays martyr

(mis en ligne le 6 octobre 2011) - Odile Tobner

Depuis que la diplomatie
française a été prise en
flagrant délit de soutien
à dictature en Tunisie, le
discours officiel a certes
changé, mais en Afrique,
les autocrates du pré
carré, soutenus depuis des
décennies, sont toujours là.
Leur doyen, le Camerounais
Paul Biya, est en place
depuis vingt-neuf ans et
brigue un nouveau mandat
lors d’une élection à un tour,
le 9 octobre.

Il paraît qu’il y a une élection
présidentielle au Cameroun le 9 octobre
prochain. Il paraît qu’il y a une vingtaine
de candidats qui s’y présentent. Il est difficile
de le croire quand on arpente les rues de
Yaoundé ce 26 septembre. Sur tous les
panneaux, dans tous les quartiers, s’étale la
même et unique image, celle de Biya. Tous
les journaux, du quotidien gouvernemental
aux titres de la presse privée, sans compter
les feuilles apparues pour l’occasion et les
magazines en couleur et papier glacé qui
ont poussé comme des champignons, tous
offrent la même publicité pour Biya, qui
a même envahi les cityphones de Camtel.

On imagine les milliards de francs CFA
qui ont été engloutis dans cette exhibition
mégalomane inondant le Cameroun du nord
au sud et de l’est à l’ouest.

Les ministères sont vides. Leurs occupants
ont été priés d’aller faire campagne dans
leurs villages respectifs. Selon le nombre
de voix qu’il y aura chez eux pour Biya, ils
seront reconduits ou chassés.

Le seul résultat admissible est donc le
100%. Un hurluberlu candidat a été chassé
de Mvoméka, le village du président, où il
prétendait commencer sa campagne. Un
autre s’est vu interdit de parole à Yaoundé.
Cela ne fait que de petits échos, qu’on glane
au détour d’une publication parmi cent
autres.

La télé d’État ne parle, du matin au soir,
que d’un candidat unique. On a été accablé
du compte-rendu du congrès du parti au
pouvoir et les journaux se sont appliqués
à commenter les discours d’ouverture et
de fermeture, aussi ronflants et aussi creux
l’un que l’autre, résonnant d’un vide sidéral,
prononcés par l’occupant du trône. Ces
discours, rédigés vraisemblablement par
une agence de communication parisienne,
Patricia Balme, communicatrice attitrée, ou
Euro RSCG, n’ont pas le plus petit rapport
avec une réalité camerounaise quelconque.

On nage dans la fiction.

Pendant ce temps-là, pourtant, la ville
exprime éloquemment la plus implacable
condamnation du régime qui pèse sur le
Cameroun, depuis trente ans sous Biya,
depuis plus de cinquante ans avec son maître
et prédécesseur Ahidjo.

Ainsi, entre six heures du matin et huit
heures du soir, on ne peut guère circuler
en voiture sans se trouver paralysé dans de
gigantesques embouteillages. Il y a à peu
près autant de voies de communication
qu’en 1940. Sans transports en commun, les
habitants s’entassent dans des multitudes de
taxis et leurs déplacements sont réduits au
strict minimum. Les piétons s’aventurent
sur des trottoirs défoncés ou absents. Vous
pouvez vivre des années dans un quartier
sans avoir jamais vu l’autre bout de la ville
qui est sur une autre planète. S’y aventurer
vous coûtera bien une journée entière.

150 élèves par classe

Il est vrai que vous avez du temps à perdre
parce que seul un Camerounais de vingt à
soixante ans sur cinq a un véritable emploi.

Les autres végètent dans ce qu’on appelle
l’informel, qui consiste à vendre tout et
n’importe quoi : trois gousses d’ail, quelques
étuis de mouchoirs en papier. Les files de
voitures immobilisées avec leurs occupants
sont arpentées par des escouades de jeunes
qui offrent des panoplies d’objets les plus
improbables. Parmi ces jeunes, on trouve
des diplômés de l’enseignement supérieur
aussi bien que des analphabètes que leurs
parents n’ont jamais pu envoyer à l’école,
faute de moyens. Le pays cumule le manque
de débouchés et le manque d’éducation.
La scolarisation est en recul. Ses conditions
se sont détériorées. Les classes des écoles
publiques en zone urbaine voient se relayer
deux groupes de cent cinquante élèves
chacun, un le matin, un l’après-midi, pour
une cinquantaine de places assises avec
pupitre. Les enfants du couple présidentiel
sont eux au collège en Suisse.

La santé publique n’est pas en reste. Son
niveau ne cesse de se dégrader. Les soins et
les médicaments sont payants. La mortalité
infantile est de 136 pour mille à cinq ans
(48 pour mille au très pauvre Botswana).
Le paludisme, première cause de mortalité
dans la population, ne recule pas. Alors
que des pays très pauvres ont mis en place
depuis des années la distribution gratuite
de moustiquaires imprégnées, limitant
notablement le taux d’infestation paludéenne,
le Cameroun vient d’annoncer une première
distribution. La majeure partie du stock
à distribuer a été détournée et revendue
dans les pays voisins. La séroprévalence
du VIH chez les adultes de 15 à 49 ans se
situe encore autour de 5% et seules 20% des
femmes enceintes séropositives ont accès
au traitement antirétroviral pour prévenir
la transmission du VIH chez leur bébé.

Pourtant, la fondation Chantal Biya, épouse
du chef de l’État, recueille depuis des années
des fonds colossaux sur le marché mondial
des ONG et milliardaires donateurs.

95% des Camerounais hors-jeu

Avec vingt millions d’habitants pour un
pays à peu près grand comme la France, le
Cameroun dispose des ressources les plus
abondantes, en eau, en terres cultivables, en
minerais précieux, en pétrole. Ces richesses
font le bonheur des multinationales et
engendrent de juteux profits qui s’envolent
dans les paradis fiscaux. Une oligarchie
politique s’engraisse des commissions
prélevées sur les contrats de traite. Aucun de
ces deux termes de l’équation camerounaise
ne tient à ce que change quoi que ce soit.
Le troisième terme, c’est-à-dire 95 % de la
population, est hors-jeu.

Incommodé par les vertueuses recom­mandations des grands États, qu’inquiète
une situation de plus en plus explosive, le
pouvoir lutte pied à pied pour vider de son
sens chaque timide initiative en faveur de la
transparence et de la démocratie. Il a déployé
les grands moyens pour débaucher les
petites vertus du discours de la moralisation
publique.

Ainsi Pauline Biyong, un des membres
d’Elecam supposés indépendants, qui s’était
fait remarquer par des appels à la fin du
système Biya, a-t-elle récolté le mirifique
marché de l’affichage pour Biya. C’est la
plus voyante des trahisons mais ce n’est pas
la seule. L’opposition quémande les miettes
pour faire de la figuration dans le grand
Barnum de l’autocélébration du pouvoir.
Le discours officiel français dans tout ça ?

Le
summum de la dérision tranquille : « C’est
au peuple camerounais de choisir son
destin.
 »

Malgré les hélicos français anti-émeutes ? Chiche !

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 206 - octobre 2011
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