Survie

La responsabilité sociale des entreprises au secours de l’impérialisme

rédigé le 4 avril 2012 (mis en ligne le 4 juin 2012) - Alice Primo

Véritable mode depuis une
dizaine d’années en Europe,
la « responsabilité sociale
des entreprises » (RSE) est
désormais le maître-mot du
développement économique
en Afrique francophone.
Les multinationales
occidentales entendent
préserver leurs positions,
en prétextant proposer
une voie d’amélioration de
l’exploitation économique du
continent.

C’est le 29 février dernier que la
loi « Warsman 4 » a été votée.
Parmi le patchwork de mesures
qu’elle tente de fédérer (tellement
péniblement qu’elle a été attaquée pour
ce motif au Conseil constitutionnel,
qui doit se prononcer prochainement),
l’une d’elles veut obliger les entreprises
françaises de plus de 5 000 salariés à
intégrer dans leur rapport annuel, à partir
de 2013, une liste d’informations dites
« extra-financières », sur leur politique
au niveau social et environnemental.

Cette obligation, qui correspond à
la traduction maintes fois retardée
d’un des engagements du Grenelle
de l’Environnement de 2007, devrait
être progressivement élargie jusqu’à
concerner toutes les entreprises de plus
de 500 sa­lariés, filiales comprises...
dont celles opérant en Afrique. Une
avancée... vers l’arbre qui pourrait
cacher la forêt.

La mode RSE

Il faut dire que la vague d’intérêt pour
la « responsabilité sociale (ou sociétale)
des entreprises
 » est générale : depuis le
début des années 2000 en Europe, et
une décennie de plus aux Etats-Unis,
on assiste à une véritable explosion
des « démarches de RSE » et de la
communication qui les accompagne :
des « codes de conduite » et autres
« chartes éthiques » ont ainsi fleuri
dans toutes les multinationales pour
expliquer comment, spontanément
et volontairement, elles prennent à
bras le corps les grands problèmes de
société – avec un numéro d’équilibriste
revenant à expliquer que leurs pratiques
sont désormais exemplaires, sans pour
autant reconnaître qu’elles ne l’étaient
pas jusqu’à présent.

Cet engouement
vise en effet à redorer l’image des
entreprises et du monde des affaires,
ternie par des scandales retentissants,
tout en soutenant que ces derniers
n’étaient que des exceptions et non la
règle générale (qui serait, à l’inverse,
que les entreprises prennent soin des
gens et de la planète). Et communiquer
à ce sujet leur est facile : la RSE peut
regrouper à peu près tout et n’importe
quoi, puisqu’on considère généralement
que cela englobe l’ensemble des
démarches de l’entreprise qui ne sont
pas strictement liées à son activité
économique – du tri des déchets dans
les locaux au versement d’un salaire
supérieur au minimum légal, en passant
par exemple par la fourniture de services
sociaux (soins, formation, ...).

Greenwashing

Evidemment,
nombre
de
ces
engagements permettant de « reverdir »
une image dégradée restent lettre
morte. Afin de « garantir » leurs
engagements, les mul­tinationales ont
pourtant développé des certifications
ou des labels, parfois en lien avec des
ONG reconnues comme le WWF – dont
la gentille image de panda masque une
propension à multiplier les partenariats
avec des entreprises trop contentes de
pouvoir communiquer sur cette alliance
de circonstance.

Ces labels peuvent
parfois simplement garantir le respect
de la réglementation, comme c’est le cas
pour de nombreuses certifications de
l’industrie forestière : il s’agit en effet
d’un « effort » et cela doit être reconnu
et valorisé ! Mais, le plus souvent, ils
promettent des démarches qui vont au-
delà des seules exigences légales... et
offrent ainsi un rideau de fumée verte
bien pratique. Face à une critique, les
firmes peuvent en effet choisir le type
de réponse qui les désavantage le moins
et prétendre avoir résolu le problème...
à l’instar de la Compagnie fruitière,
dont les plantations camerounaises
sont certifiées GlobalGAP, et qui se
gargarise de protéger les habitations
environnantes par des haies d’arbres
plutôt que de renoncer à l’épandage de
pesticides par avion.

On peut certes y voir
un progrès ; mais on peut aussi y voir un
moyen de faire taire la critique à moindre
coût. Ce rideau de fumée peut aussi
concerner des Etats : ainsi le gouvernement
du Canada, qui offre pourtant aux sociétés
minières une réglementation sur mesure
pour favoriser le pillage du sous-sol de
toute la planète, s’est vu remettre le prix
de la « meilleure démarche étrangère
pour l’impulsion de la RSE en Afrique
 »
lors du premier « Forum international des
pionniers de la responsabilité sociétale
des entreprises en Afrique
 » organisé du
8 au 10 novembre 2011 à Douala par une
organisation patronale camerounaise et
l’Institut Afrique RSE. Cet « institut », qui
avec un tel nom cherche à usurper un peu
de prestige, n’est qu’une coquille de plus
pour abriter les activités de Thierry Téné,
que Les Echos (22 février 2012) présentent
comme « l’un des rares consultants
africains de la responsabilité sociétale
des entreprises (RSE) et de l’économie
verte ». Ce Camerounais installé à Lille
aime vanter « les opportunités de green
business et d’investissement en Afrique
 »,
comme il l’écrit sur son blog (25
janvier 2012)
.

Et sans complexe : « Des
entrepreneurs canadiens rencontrés en
Afrique ont confié à La Presse des marges
de profits de 10 %... à 130 % sur certains
projets. Vous connaissez un endroit au
monde où on peut trouver mieux ? (...)
Face à ce constat, vous avez décidé de
sauter dans le premier vol à destination
de l’Afrique pour faire des affaires. (...)
Faites de la responsabilité sociétale
des entreprises et de la croissance verte
le cœur de votre business model
 » (24
janvier 2012).

Promo syndicale

Le green business n’a pas attendu
Thierry Téné, bien sûr. Vigeo, société
créée en 2002 et dirigée par l’ancienne
syndicaliste CFDT Nicole Notat, s’est
fait une spécialité de l’évaluation et
du conseil sur les démarches RSE.

Implantée au Maroc depuis 2005, Vigeo
organisait le 30 janvier dernier la remise
de trophées des « Top-performers
RSE
 » à huit entreprises « identifiées
comme les plus performantes parmi les
40 plus grandes capitalisations cotées à
la Bourse de Casablanca
 ». On a ainsi
vu Nicole Notat remettre des prix à de
grands groupes marocains et français,
comme le cimentier Lafarge, la société
Maroc Télécom (filiale du groupe
Vivendi), la société Lydec (filiale
de Suez Environnement) ou encore
la Centrale laitière (liée au groupe
Danone).

Forte de son expérience,
Vigeo vient même de conclure un
partenariat avec le Conseil français
des investisseurs en Afrique (CIAN),
dont la première réalisation devrait
être la publication d’un « Guide des
bonnes pratiques RSE des entreprises
françaises en Afrique
 ».

Le CIAN ne
s’en cache pas : il s’agit pour lui de
« réagir au dénigrement systématique
dont les entreprises françaises sont
l’objet dans leurs activités africaines
 »
en faisant valoir leurs démarches RSE,
notamment leurs « nombreuses actions
en faveur des populations
 » (Agence
Ecofin, 24 février 2012).

On attend que
Nicole Notat aille expliquer cela aux
populations riveraines de la Sosucam,
qui luttent contre l’accaparement de
10 000 hectares supplémentaires par
cette société sucrière camerounaise
appartenant à Alexandre Vilgrain, le
président du CIAN.

La RSE comme stratégie concurrentielle

Pour les entreprises françaises, se
redorer le blason grâce à tous ces
discours généreux a évidemment un
intérêt notoire : faire valoir l’argument
dans la compétition vis- à-vis de leurs
concurrentes en Afrique, notamment
chinoises. Ainsi, il n’y a plus en France
un colloque ou un forum officiel sur le
développement économique de l’Afrique
où n’est évoquée la « plus grande
responsabilité
 » de nos entreprises,
comme rempart à la concurrence.

Thierry
Téné relevait d’ailleurs sur son blog, le
24 novembre dernier, que « l’Europe
et le Canada font de la responsabilité
sociétale des entreprises un nouvel
outil diplomatique pour la coopération
économique
 ». Un outil de chantage que
certains responsables politiques français
voudraient voir utiliser encore plus
clairement : le sénateur socialiste des
Français de l’étranger, Richard Yung, a
ainsi questionné Alain Juppé le 1er mars
sur le nombre croissant d’appels d’offres
de l’Agence française de développement
que remportent les firmes chinoises au
prix de « bas coûts et du dumping social
que pratiquent ces entreprises
 ».

Ce
serait faux de prétendre le contraire.
Mais ce serait tout aussi de faux de faire
croire que les entreprises françaises
sont vertueuses. Pourtant, derrière sa
demande d’un contrôle plus strict de ces
appels d’offre, se cache la suggestion
de verrouiller ces derniers avec des
critères de RSE qui ne régleront pas les
problèmes des populations locales, mais
qui au moins permettront d’empêcher la
Chine de nous piquer « nos » marchés.

Acheter la paix sociale

Mais la RSE est sans doute encore
plus pernicieuse dans sa capacité à
modifier les rapports de forces entre
les entreprises et leurs salariés et les
populations riveraines. On le doit à
la « philanthropie » de nos grandes
firmes, qui, à l’instar du groupe Bolloré,
financent souvent écoles et centres de
santé : lorsque s’opposer à son employeur
n’entraîne pas que la suspension de son
salaire voire la perte de son emploi,
mais aussi la fin de l’accès aux soins
pour sa famille et la désinscription de
l’école pour ses enfants, forcément on
hésite. Pire, lorsqu’on est soigné dans
un hôpital financé par son employeur,
on n’est pas prêt de faire reconnaître
une maladie professionnelle : ainsi,
à en croire les statistiques officielles,
les employés des bananeraies de la
Compagnie frui­tière au Cameroun ne
semblent pas plus développer de cancers
liés à leur exposition aux pesticides que
les salariés nigériens des mines d’Areva
de cancer induits par la radioactivité.

Une double aubaine pour les firmes
françaises : en faisant, via une fondation,
quelques « dons », déductibles à 60% des
impôts depuis 2003, les firmes françaises
peuvent gonfler leur politique RSE sur
laquelle elles communiquent largement,
tout en renforçant leur emprise sur les
populations. Gageons que si le nombre
de fondations d’entreprises en France
est passé de 100 en 2001 à 450 en 2011
(Le Figaro, 30 mars 2012), ce n’est pas
par un élan soudain d’altruisme.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 212 - avril 2012
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