Survie

Déby redevient fréquentable, l’impunite de ses crimes demeure

rédigé le 9 février 2013 (mis en ligne le 5 mars 2013) - Fabrice Tarrit

L’affaire Ibni Oumar
Mahamet Saleh, du nom
de cet opposant tchadien
disparu il y a cinq ans est
emblématique de l’impunité
des crimes commis par
le régime tchadien. Une
impunité qui menace
d’être renforcée par les
négociations diplomatiques
qui ont amené à l’intervention
tchadienne au Mali.

Il y a cinq ans, le 3 février 2008, l’opposant
tchadien Ibni Oumar Mahamet Saleh,
leader du PLD (Parti pour la liberté et le
développement) disparaissait à N’Djamena
après avoir été arrêté par des forces de
sécurité tchadiennes. Cette arrestation et cette
disparition ont eu lieu au cours d’une attaque
de forces armées hostiles au pouvoir du
dictateur Idriss Déby, qui a bénéficié à cette
occasion d’un appui militaire français décisif
pour son maintien au pouvoir.

La commission d’enquête tchadienne
créée sous la pression internationale,
dépourvue de moyens suffisants, n’a
jamais pu aller au bout de son travail,
le pouvoir tchadien s’étant empressé
d’enterrer ses conclusions, publiées en
juillet 2008, en créant un un « comité de
suivi
 » uniquement composé de proches de
Déby. L’élimination d’Ibni par le pouvoir
tchadien ne fait pourtant aujourd’hui
aucun doute.

Une rencontre de commémoration a été
organisée à Paris, dans un amphithéâtre
de Sciences Po, le 1er février dernier, par
le comité de soutien à Ibni et sa famille,
avec la participation du sénateur Jean-
Pierre Sueur, de nombreux opposants
tchadiens et de membres d’ONG (Amnesty
International,
ACAT)
qui
suivent
attentivement ce dossier. Un point sur
les démarches en cours et les obstacles
rencontrés a été établi par les participants.

S’il y a peu à attendre de la commission de
suivi tchadienne, qui ne s’est réunie qu’une
fois, l’instruction des plaintes déposées par
la famille d’Ibni auprès du TGI de Paris
suit son cours. La présence à établir d’un
capitaine de police français sur les lieux
de détention d’Ibni, pourrait s’avérer
déterminante pour la suite de l’enquête,
étant donné les réticences du tribunal de
grande instance de Paris à enquêter sur un
dossier jugé trop « tchadien ».

L’armée française doit parler

L’activisme du sénateur Jean-Pierre
Sueur et du député Gaëtan Gorce a
également beaucoup contribué a faire
progresser cette affaire. En janvier 2012,
les deux parlementaires demandaient au
procureur de police de Paris de saisir
la Cour pénale internationale sur cette
affaire. Jean-Pierre Sueur est par ailleurs
le promoteur d’une loi visant à faire
supprimer les verrous rendant ineffective
la compétence extra-territoriale des juges
français à l’égard des auteurs de crimes
contre l’humanité, crimes de guerre et
génocides et qui devrait être soumise
au Sénat dans les prochaines semaines.

Des démarches répétées auprès de
l’Elysée et des ministères ont conduit
à la déclassification d’une partie des
télégrammes diplomatiques échangés au
cours de la détention d’Ibni. Pour certains
observateurs, la connaissance précise par
l’armée française de ce qui s’est passé
à N’Djamena durant cette détention
est évidente. Un colonel de l’armée
française, Jean-Marc Gadoullet, se serait
trouvé aux côtés d’Idriss Déby pendant
les opérations. Il recevra quelques mois
plus tard la Légion d’honneur des mains
de Nicolas Sarkozy (avant de refaire
surface il y a un peu plus d’un an dans
des aventures barbouzardes au Mali).

Si
les enregistrements des communications
interceptées par le renseignement mili­
taire français permettraient probablement
de connaître les faits et leurs responsa­
bles, il demeure à ce stade difficile
d’obtenir leur déclassification, selon
Jean-Pierre Sueur, interrogé à ce sujet au
cours de la conférence de Sciences-Po.

Déby relégitimé ?

Au delà du seul cas d’Ibni, c’est la
relation franco-tchadienne qui a interpellé
la plupart des intervenants et auditeurs
de la conférence du 1er février, qui ont
évoqué et dénoncé l’ensemble des crimes
impunis de Déby et rappelé le rôle de
la France dans le maintien au pouvoir
du dictateur tchadien.

Le renouveau
récent de ces relations diplomatiques,
dans le contexte de la participation
tchadienne aux opérations armées au Mali
conduites par la France, est un motif de
préoccupation partagé par de nombreux
opposants et militants des Droits de
l’homme tchadiens et français. Si certains
élus français, comme Jean-Pierre Sueur
osent encore affirmer qu’« il n’y a jamais
aucun intérêt supérieur, diplomatique ou
stratégique, qui fasse qu’un pays comme
la France puisse accepter de cautionner
les violations des Droits de l’homme
 »,
c’est loin d’être la ligne empruntée par la
diplomatie française, qui a fait le choix
d’oublier la nature répressive, criminelle
et clanique de certaines troupes africaines
qu’elle est allée chercher pour combattre
au Mali.

C’est donc avec une grande
amertume que les Tchadiens qui ont fui
les exactions du régime Déby entendent
aujourd’hui vanter la compétence
supposée des « soldats du désert » tcha­diens par des militaires, diplomates,
journalistes français et africains. Les
crimes du régime tchadien ne sont-ils pas
suffisamment documentés pour que des
voix critiques s’élèvent en France, dans
les médias et au Parlement pour dénoncer
les conséquences possibles du pacte entre
François Hollande et Idriss Déby pour
les populations tchadiennes, effrayées de
voir un régime tant honni relégitimé sur
la scène internationale ?

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 221 - février 2013
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