Survie

Congo-Brazzaville : « Ne touchez pas à Sassou, vous êtes avertis »

rédigé le 1er septembre 2014 (mis en ligne le 5 novembre 2014) - Thomas Noirot

Sassou N’Guesso, déjà sur le podium des dictateurs françafricains les plus criminels,
concourt aussi pour le prix de la longévité au pouvoir. Ses troupes sont en ordre de bataille
pour changer la Constitution et redoublent de pression et de menace sur les opposants.

Le général Sassou N’Guesso, qui a
régné sur le Congo de 1979 à 1992
et a repris le pouvoir à l’issue d’une
terrible guerre civile financée par Elf en
1997, entend bien conserver son fauteuil
présidentiel. Sur un modèle désormais
classique en Françafrique, il dit faire face
à une opportune « volonté populaire »
qu’il puisse se présenter à la prochaine
élection présidentielle, en 2016, bien qu’il
aura dépassé l’âge limite (70 ans) et le
nombre maximum de deux mandats
prévus par la Constitution de 2002.

Raison pour laquelle le Parti Congolais
du Travail (PCT), son parti-État,
laisse
depuis de nombreux mois se propager la
rumeur d’un nécessaire changement de
constitution : sa révision sur ces seuls
points serait sans doute trop voyante. Le
rapport rendu le 30 avril dernier par une
commission spécifiquement mise en
place au sein de la majorité présidentielle
déroule un large argumentaire, selon la
version qui aurait fuité dans la presse, au
milieu duquel il est assumé d’une part que
« la limitation de l’âge des candidats à
l’élection présidentielle
 » est contraire à
un autre article de la Constitution qui
stipule que «  tous les citoyens sont égaux
devant la loi
 », et d’autre part que « la
limitation à deux mandats du Président
de la République, viole le principe
constitutionnel d’équité puisque ne
s’appliquant pas aux autres élus
 ». Avec
de tels arguments, il va falloir changer de
constitution dans bon nombre de pays !

C’est en tout cas, sans surprise, la
conclusion concernant la Constitution
congolaise, « une solution imposée par le
contexte et la sagesse
 » à en croire la
version en ligne de ce rapport.

Faire progresser la démocratie...ou pas

Comme nombre de ses pairs, le président
congolais a été ravi d’honorer l’invitation
au sommet ÉtatsUnis
– Afrique, du 4 au
6 août, se rendant même à Washington en
avance. L’occasion pour un journaliste de
RFI (2/08) de lui rappeler d’anciens
propos de Barack Obama selon lequel
« Quand un homme ou une femme reste
trop longtemps au pouvoir, il ou elle agit
surtout pour durer et non pour le bien du
pays
 ».

Mais Sassou refuse d’engager une
polémique sur cette question (sic !), se
bornant à s’abriter derrière « la volonté
populaire », car « de toute façon, la
Constitution, si elle doit être changée,
elle ne peut l’être qu’à travers un
référendum. Et s’il y a référendum
populaire, je ne vois pas quelle est la
force de la démocratie qui pourrait être
déçue de la volonté du peuple exprimé
par référendum
 ». Avec Jacques Toubon
et Patrick Gaubert comme observateurs
électoraux, comme lors de sa dernière
« élection » en juillet 2009 ?
Dans la
même interview, il déclare
qu’évidemment, la question de sa propre
candidature « n’est pas à l’ordre du jour.
La question qui est à l’ordre du jour, c’est
celle de savoir si on change la
Constitution dans l’intérêt du pays pour
faire progresser les institutions et la
démocratie, ou pas
 ».

Démocratie apaisée

Pour son retour de Washington, une
banderole portant l’emblème de son parti
politique affichait à Brazzaville un
menaçant « Baméka SASSOU té, Bakéba
na bango
 » qui, en langue nationale,
signifie « Ne touchez pas à Sassou, vous
êtes avertis
 ». Pas besoin d’être plus
explicite, pour un peuple encore
traumatisé par la guerre civile de 1997 à
l’issue de laquelle le général-président
reprit le pouvoir que les urnes lui avaient
retiré 5 ans plus tôt. Mais au cas où le
message ne serait pas clair, il s’est permis
de stigmatiser, le 12 août, dans un de ces
discours très inspirés dont les tyrans et
leurs conseillers ont le secret, « la
démocratie de l’invective. Celle qui se
nourrit du sang et des larmes
 ».

Une
réponse à l’opposition politique et civile,
qui mettait très justement en garde dans
un manifeste publié en mai sur « les
velléités de tripatouillage de la
Constitution [qui] créent les conditions
de guerre
 ». Critiquer le régime, un crime
de guerre ? Le dictateur préfère
évidemment la « démocratie apaisée,
fraternelle, où chaque citoyen exprime
librement ses opinions ; où les grands
débats qui déterminent la vie de la nation
sont tranchés par le peuple
 ». Comme un
référendum bidon lui permettant de rester
au pouvoir après 2016, par exemple.

L’allié français

En mai, une trentaine de personnalités et
de représentants d’associations, de
syndicats et de partis politiques se sont
regroupés au sein du « mouvement
citoyen pour le respect de l’ordre
constitutionnel
 », en publiant un
manifeste dénonçant les risques de
« monarchisation du Congo », liés au
« processus de modification ou de
changement de Constitution
 » que le
pouvoir aurait engagé depuis 2008. Le
respect de l’ordre lié à la Constitution de
2002 s’y traduit par un triple slogan :
« Non à son changement, Non à sa
révision et Non à un troisième mandat
pour le président de la République
actuel
 ».

Le manifeste se conclut par un appel « à
l’implication de la Communauté
Internationale dans le combat du peuple
congolais pour le respect de l’ordre
constitutionnel établi au Congo, de façon
à faire obstacle au coup d’Etat
constitutionnel en pleine organisation par
le pouvoir en place au Congo
 ». Peu
probable que cela soit entendu du côté de
Paris : si Hollande et ses conseillers ont
certes rechigné un temps à inviter à
l’Elysée le vieux criminel de guerre,
celui-ci
a su se positionner et se
relégitimer à l’occasion de la crise
centrafricaine. Tentant jusqu’ici
vainement de
reprendre la main face au
puissant parrain tchadien, il a réussi, à
l’instar du burkinabè Blaise Compaoré
pour la crise malienne, et comme feu
Omar Bongo pour la guerre civile
congolaise de 1997, à se faire désigner
dès janvier 2013 comme médiateur
régional pour tenter de ramener la paix en
Centrafrique. Reçu trois mois plus tard à
l’Elysée, il a depuis fourni des effectifs à
la mission africaine de maintien de la
paix (MISCA), qui va bientôt passer sous
le giron onusien. Les autorités françaises,
toujours en recherche de supplétifs
africains pour offrir une vitrine
multilatérale à leur ingérence militaire,
lui en savent gré.

Le vieux Sassou a donc
continué de s’agiter auprès de la
diplomatie française, en accueillant début
juillet à Brazzaville un sommet sur la
crise centrafricaine, dont il n’est d’ailleurs
rien sorti de concret, en dépit des effets
d’annonce. Mais cela suffit à le
rendre incontournable pour la gauche au
pouvoir à Paris. Quant à la droite
française, alliée de longue date de cet ex-marxiste-léniniste, elle n’a cessé de
maintenir des relations amicales, et
parfois bien rémunératrices
.

Paranoïa aiguë

Tous les Français ne sont pas pour autant
les bienvenus au Congo, comme l’a
appris à ses dépens Jérémy Filippi. Après
avoir travaillé de juin 2011 à juin 2013
pour l’ambassade de France à
Brazzaville, en tant que volontaire
international en administration (sorte de
« coopérant junior »), le jeune homme est
revenu en juin 2014 à Brazzaville dans le
cadre d’une courte mission pour une
société d’édition. Le problème, c’est que
pour le compte de l’ambassadeur de
France, qui ne se permet pas de
rencontrer trop régulièrement des
opposants pour ne pas froisser le régime,
le jeune coopérant avait multiplié de
2011 à 2013 les tête à tête avec des
personnalités politiques congolaises, pour
alimenter les fiches de la diplomatie
française. Son retour à Brazzaville, un an
plus tard, a donc déplu en haut lieu. Il a
rapidement été prévenu, via l’ambassade,
qu’un des principaux piliers du système
sécuritaire de Sassou, le secrétaire
général du Conseil National de Sécurité
Jean-Dominique
Okemba, exigeait qu’il
quitte le Congo à cause de ses « contacts
subversifs avec les membres de
l’opposition
 » (RFI, 22/07).

Le vice-amiral
Okemba, neveu et conseiller
spécial du président, a l’oreille de la
diplomatie française : décoré de la
Légion d’Honneur par l’ambassadeur de
France le 10 février 2011, à contretemps
de l’histoire qui venait de balayer les
dictatures tunisienne et égyptienne, son
nom fait partie de la liste de « porteurs de
valises
 » à destination de la droite
française que le conseiller occulte Robert
Bourgi a lâchée à la presse en octobre
2011 (Médiapart, 26/10/11). Jérémy
Filippi, qui nie avoir recontacté le
moindre opposant lors de ce nouveau
séjour, sera finalement convoqué 3 fois
début juillet par le directeur des Affaires
intérieures de la Direction générale de la
surveillance du territoire (DGST), le
colonel Elie AtipoEtou.
La troisième
fois, ça sera pour le placer en garde à
vue, et l’expulser vers la France le
9 juillet.

« Problème d’ordre privé » ou « crispation »

Pour le Quai d’Orsay, interrogé par RFI,
« c’est un problème d’ordre privé. Ce
que les autorités du Congo lui
reprochent c’est une affaire de justice et
nous n’avons pas à nous en mêler
 ».
Bienvenu Okiemy, ministre de la
Communication et porte-parole
du
gouvernement congolais, explique au
même journaliste de RFI (22/07) : «  il
lui est reproché d’avoir développé une
intelligence, visant à dresser les
Congolais les uns contre les autres. Il lui
est reproché aussi de s’être immiscé,
sans aucun titre, dans la vie politique de
notre pays. En somme, ce monsieur a
développé des activités qui étaient tout
sauf commerciales. Et il aura foulé au
pied le droit congolais
 ». Le « droit »
d’isoler et museler toute opposition ?

Car le ministre est évidemment
bien en
peine de faire autre chose que de la
gesticulation pour tenter de justifier,
sans aucune base légale, une telle
expulsion. Mais cela suffit visiblement
à l’ambassade de France et au Quai
d’Orsay, qui acceptent de griller un ex-fusible
pour l’occasion : aucune
réaction, aucun soutien. Contacté par
RFI, un diplomate européen précise que
« le pays est dans un contexte spécial,
avec la perspective d’élections. Il y a
une certaine crispation concernant tout
ce qui va à l’encontre du pouvoir
 ».

Qu’en des termes diplomatiques tout
cela est bien dit !

Soutenez l'action en justice contre Total !
Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 238 - septembre 2014
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
Pour aller plus loin
a lire aussi