Survie

« A bien des égards, le scandale continue »

rédigé le 3 octobre 2014 (mis en ligne le 4 mars 2015) - Billets d’Afrique et d’ailleurs...

A l’occasion de la publication de Françafrique – la famille recomposée, le 2 octobre, nous
publions 3 entretiens sur chacune des thématiques de ce nouveau livre de l’association
Survie. Fabrice Tarrit, président de Survie, est l’auteur de la première partie, sur le pouvoir
politique et les recompositions au sein de la gauche française.

Billets d’Afrique : Sans remonter jusqu’à
Foccart, de plus en plus de commentateurs,
de décideurs ou de chercheurs disent que
les relations franco-africaines
ont changé.
Moins de scandales, des relations
diplomatiques plus saines et des
interventions militaires désormais
multilatérales...

Depuis douze ans que je suis à Survie, je
n’en finis plus d’entendre parler de la fin de
la Françafrique et à chaque fois l’actualité
nous rattrape : un scandale financier, un
procès, une intervention militaire
française unilatérale, l’accueil d’un
dictateur à l’Elysée, etc. Des articles
recommencent alors à fleurir et des
hommes politiques (forcément dans
l’opposition) promettent qu’il mettront fin
à ce qu’eux même ont désigné comme
appartenant au passé du temps où ils
étaient au pouvoir. C’est ce qu’on a observé
avec Nicolas Sarkozy puis François
Hollande. Survie a décrit dans de
nombreux écrits ce qu’il en a été de la
« rupture » de Sarkozy. Rappelons-nous
de
ses relations avec Bolloré, Bourgi, Bongo,
de son aventurisme avec puis contre
Kadhafi, l’intervention militaire en Côte
d’Ivoire en soutien à son ami Ouattara, le
discours raciste de Dakar, les éloges à
Foccart ou aux parachutistes de Kolwesi.
Un condensé de 50 ans de Françafrique en
seulement 5 ans.

Pour Survie, ce qui compte ce n’est pas
tant la pertinence d’un terme que la réalité
des phénomènes et mécanismes qu’il
englobe. En ce sens, c’est peut être la
deuxième partie du titre de l’ouvrage « La
Françafrique : le plus long scandale de la
République » qui doit être mis en lumière
avec des faits récents. Ce scandale
continue-t-il en 2014 ?

Est-il toujours vrai que le pouvoir exécutif
français a la main-mise sur la politique
étrangère, qu’il entretient des relations
particulières avec certains États et leurs
dirigeants, dont il tait les crimes en
échange de « services » ? Est-il toujours
vrai que le Parlement dispose de peu
d’instruments de contrôle sur l’exécutif,
que l’armée joue un rôle prépondérant sur
certains dossiers concernant l’Afrique ? Le
franc CFA est-il enfin devenu un outil au
service des économies africaines, géré par
une organisation africaine ? Y a-t-il
(enfin) une génération de décideurs prête à
affronter le passé de la France, à remettre
en cause des positions économiques,
stratégiques, jugées acquises, à affronter
des figures politiques, médiatiques,
militaires qui ne veulent pas du
changement ? Ce sont ces sujets qui nous
préoccupent et auquel nous entendons
apporter des éclairages et analyses.

Ce sont ces thèmes que nous avons agités
devant les candidats à la présidentielle de
2012 et c’est à la lumière des réponses qui
ont été apportées, ou plutôt qui n’ont pas
été apportées, que nous pouvons mesurer
la réalité du changement annoncé.

Vous n’avez pas cru aux promesses de
« changement » ?

A bien des égards, le scandale continue,
comme l’illustrent en particulier le regain
de l’ingérence militaire française en
Afrique (Mali et Sahel, de Serval à
Barkhane, Centrafrique), le retour en grâce
de certaines figures de la Françafrique
comme le Tchadien Idriss Déby, le
suivisme du Parlement, la mise en scène
d’événements diplomatiques comme le
Sommet de l’Elysée pour la paix et la
sécurité en Afrique, en décembre 2013, la
négation d’Etat sur le rôle de la France
dans le génocide des Tutsi au Rwanda.

Davantage qu’un changement, c’est à une
recomposition de la Françafrique, dans ses
dimensions politiques, diplomatiques,
militaires et économique que nous
assistons. C’est ce que nous avons voulu
décrire et documenter dans l’ouvrage
collectif que nous venons de publier aux
Editions Syllepse. Cet ouvrage actualise
ainsi la grille de lecture faite par Survie des
relations franco-africaines,
20 ans après que Survie et Verschave aient découvert le
pire de ce dont cette politique a été
capable, au Rwanda, entre 1990 et 1994.

La « photo de famille » en couverture de
l’ouvrage illustre donc cette idée de
recomposition des personnages clés de la
Françafrique ?

Nous revenons largement dans la première
partie du livre sur la recomposition des
réseaux politiques et diplomatiques de ces
dernières années, sur la génération
politique actuellement au pouvoir en
France et sur ses liens avec les dirigeants
africains.

Tandis que la droite continue à entretenir
les relations tissées sous Chirac ou
Sarkozy et s’affiche parfois
ostensiblement aux côtés de dictateurs
africains comme lors du Forum Forbes
Afrique, le PS a mis aux postes clés des
personnalités conservatrices comme Le
Drian ou Fabius. La diversion du ministère
du Développement de Pascal Canfin,
dépourvu de tout contenu politique, n’a
pas fait long feu. Au contraire, il a même
consacré l’absence de volonté de revenir
sérieusement sur la logique de l’aide, de
réfléchir aux racines du sous-développement.
On parle même aujourd’hui de comptabiliser les dépenses
de « sécurité » en aide au développement.
Les ONG protestent mollement. Le
Parlement a voté en bloc la nouvelle « loi
sur le développement », et entériné toutes
les décisions du gouvernement en matière
de politique étrangère.

En Afrique, les dinosaures sont encore
bien en place au Cameroun, au Congo, au
Gabon, au Burkina, à Djibouti. Hollande a
dû composer avec eux pour imposer sa
stratégie militaire, même s’il met souvent
en avant des dirigeants plus jeunes ou plus
« présentables », comme le Nigérien
Issouffou, le Sénégalais Macky Sall, sans
oublier l’Ivoirien Ouattara, qui doit tant à
la France et qui se maintient au pouvoir en
toute impunité.

Lors de rendez vous internationaux
comme le sommet de l’Union Africaine, la
conférence de Bruxelles sur la
reconstruction du Mali ou le Sommet de
l’Élysée sur la paix et la sécurité, Hollande
a endossé le rôle de chef de famille, dans
lequel il s’enferme désormais, sans avoir le
moindre recul sur les effets à terme de sa
politique en termes de démocratie, de
stabilité, de développement. La politique
menée par Hollande et son gouvernement,
dirigé par le sécuritaire Manuel Valls,
navigue à courte vue. La logique de guerre
sur-détermine
tout. La mobilisation
citoyenne, en France et en Afrique, reste
indispensable pour espérer un jour
réorienter cette politique.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 239 - octobre 2014
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