Survie

Mercenariat en Centrafrique : une tradition bien française

rédigé le 30 septembre 2014 (mis en ligne le 3 décembre 2014) - Yanis Thomas

Si le système de la Françafrique se déploie en Afrique de façon officielle à travers diverses
interventions militaires surmédiatisées, il s’appuie aussi encore et toujours de façon
officieuse sur des officines privées. La Centrafrique est à cet égard un cas d’école de la
présence de barbouzes au plus proche des dirigeants d’un pays.

L’utilisation de mercenaires français
par le pouvoir en place est une
constante en République
centrafricaine. En 2002 déjà, le président
Ange-Félix
Patassé avait fait appel à
l’ancien gendarme français Paul Barril et à
ses comparses pour l’aider contre la
rébellion de François Bozizé [1] (FIDH 2003). La justice centrafricaine avait
d’ailleurs appelé la Cour Pénale
Internationale à se saisir du cas de Paul
Barril, pour la participation de sa société de
sécurité dans ce conflit (LeMonde.fr,
22/05/2007
).

Arrivé au pouvoir en 2003
après une lutte sanglante, François Bozizé
perpétue la tradition.
Confronté aux attaques de rébellions dans
le nord du pays, il s’attache les services de la
société de sécurité militaire EHC, dirigée
par le général français Jean-Pierre
Pérez,
afin de former les cadres des forces armées
centrafricaines (blog Lignes de défense,
27/12/2012
). Les deux hommes se
connaissent bien : Pérez a été le conseiller
en matière de défense de Bozizé après son
coup d’état en 2003 (FIDH, 2004). A
l’époque, c’était le gouvernement français
qui l’avait placé auprès du putschiste
récemment arrivé au pouvoir. En décembre
2012, c’est aux encore aux hommes de
Pérez que Bozizé confie les clefs de la
capitale lors de son voyage au Tchad
(Jeuneafrique.com, 24/12/2012). Cela
n’empêche pas sa chute trois mois plus tard,
chassé du pouvoir par les rebelles coalisés
de la Séléka.

A peine autoproclamé président de la
transition, le chef de la Séléka, Michel
Djotodia, suit lui aussi la voie de ses
prédécesseurs. Il confie sa garde
rapprochée à Jérôme Gomboc, un ancien
militaire du 3ème régiment de parachutistes
d’infanterie de Marine, accompagné d’une
vingtaine d’hommes (Jeuneafrique.com,
17/03/2013). Ceux-ci
plient bagages en
octobre 2013 et seul Gomboc reste sur
place, ayant été bombardé en août
Conseiller spécial chargé de la sécurité du
Président de la transition
(Jeuneafrique.com, 11/10/2013). Il reste
auprès de Michel Djotodia jusqu’à ce que
celui-ci
soit sèchement « démissionné » en
janvier 2014 par la France et les autres chefs
d’Etat de la sous-région
(Tchad, Congo…).
Qui vont propulser Catherine Samba-Panza
à la tête de ce qu’il reste de l’Etat
centrafricain.

Là encore la tradition va perdurer : la société
Gallice, fondée par trois anciens membres
du Service Action (le bras armé de la DGSE,
les services secrets français) et un ancien
chef du Groupe d’Intervention de la
Gendarmerie Nationale (GIGN), assure la
formation et l’encadrement de la garde
rapprochée de la nouvelle présidente (La
Lettre du Continent, 09/04/2014). Elle a
aussi la charge de la formation d’un
embryon de gendarmerie centrafricaine
(Lemonde.fr, 13/06/2014). A Bangui, la
manoeuvre est supervisée par Jacky le
Pemp, un ancien gendarme français, passé
notamment par la Direction de la
Communication de la Défense, l’organe
chargé d’assurer la propagande de l’armée
française.

Si ces entreprises de l’ombre agissent
officiellement à titre privé, on ne peut pas
exclure qu’elles continuent de recevoir
leurs ordres des autorités françaises. En ce
sens, la protection des dirigeants successifs
cache aussi potentiellement leur
surveillance et leur contrôle par les services
secrets français. Ainsi, Michèle Alliot-Marie,
alors ministre de la Défense,
assumait en 2003 devant le Sénat que « toute
personne envoyée en mission par l’Etat ne
l’est pas toujours de manière officielle ou
officialisée
 » (Sénat 06/02/2003).

Et l’embargo, dans tout ça ?

La présence de ces militaires privés pourrait
bien contrevenir au régime d’embargo
imposé à la République centrafricaine par le
Conseil de Sécurité des Nations Unies
depuis le 5 décembre 2013. Car selon le
texte de la résolution 2127, le Conseil de
Sécurité « décide que, pour une période
initiale d’un an à compter de la date
d’adoption de la présente résolution, tous
les États Membres devront prendre
immédiatement les mesures nécessaires
pour empêcher la fourniture, la vente ou le
transfert directs ou indirects à la
République centrafricaine, à partir de leur
territoire ou à travers leur territoire ou par
leurs ressortissants
, ou au moyen de
navires ou d’aéronefs battant leur
pavillon, d’armements et de matériels
connexes de tous types, y compris les
armes et les munitions, les véhicules et les
matériels militaires, les équipements
paramilitaires et les pièces détachées
correspondantes, ainsi que toute
assistance technique ou formation
 »
(article 54, nous soulignons).
Or qu’a fait
Gomboc et que fait toujours Gallice ? De
l’assistance technique ou de la formation,
pour la garde rapprochée de dirigeants…

Mais, même dans ces conditions, le
mercenariat français ne risque pas grand-chose.
En effet, il n’existe pas en droit pénal
français, de sanctions pour violation d’un
embargo. Un Conseil des ministres avait
bien inscrit une telle mesure à l’ordre du
jour…en 2006 ! Il faut attendre début 2013
pour qu’une loi soit proposée au Parlement.
Elle est toujours en attente de vote. A
l’heure où le gouvernement restreint les
libertés publiques en renforçant
massivement son arsenal antiterroriste, on
ne peut que remarquer que rien n’est fait
contre les barbouzes.

Affaire Tomi

La société Gallice assure aussi les mêmes
services auprès du président malien
Ibrahim Boubacar Keita (IBK). Frédéric
Gallois, l’ancien patron du GIGN, a
d’ailleurs été mis en examen par la justice
française en juin 2014 pour faux et usage de
faux et recel d’abus de confiance dans
l’enquête visant Michel Tomi
(Jeuneafrique.com, 26/06/2014),
sulfureux homme d’affaires français bien
connu du système Françafricain pour son
empire des jeux en Afrique. Celui-ci,
très
proche d’IBK, est poursuivi pour
blanchiment aggravé en bande organisée,
abus de biens sociaux et faux en écriture
privée (Cf. Billets n°234, avril 2014)
.

[1Ange Félix Patassé avait aussi fait appel aux
miliciens du congolais Jean-Pierre Bemba ainsi qu’aux rebelles d’Abdoulaye Miskine.

Soutenez l'action en justice contre Total !
Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 239 - octobre 2014
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
Pour aller plus loin
a lire aussi