Survie

Justine Brabant : « On peut, si on prend le temps, expliquer ces conflits »

rédigé le 10 mai 2016 (mis en ligne le 25 octobre 2020) - Thomas Noirot

Le Rwanda est intervenu en 1996 au Congo après avoir alerté sur la présence de génocidaires qui ont continué de mener des attaques sur le sol rwandais (voir encadré). Ces génocidaires sont à l’origine du mouvement armé FDLR (Front Démocratique de Libération du Rwanda), toujours actif dans l’est de la République Démocratique du Congo (RDC), bien que moins puissant qu’à son origine. Entretien avec Justine Brabant, qui vient de publier "Qu’on nous laisse combattre, et la guerre finira" (La Découverte, mars 2016), sur les mouvements armés et les conflits à l’est de la RDC.

Billets : Pouvez-vous présenter la démarche de votre travail et de votre livre ?
Justine Brabant : Ma démarche depuis mon premier voyage en RDC, en 2011, est simple : aller voir ce qui se passe dans ce pays si mal connu, et tâcher de comprendre. L’Est du Congo n’a pas connu la paix depuis vingt ans. On estime qu’il y a actuellement 50 à 70 groupes armés qui s’y battent. Ces conflits et les crises sanitaires qui les accompagnent sont à l’origine de millions de morts. Pourtant, on ignore largement, en France, l’histoire de ces conflits. Nous sommes incapables de répondre à des questions aussi élémentaires que : qui sont ces combattants ? Pourquoi ont-ils pris les armes ? Pourquoi sont-ils toujours en guerre, vingt ans plus tard ?
Après, on ne peut pas prendre un sac à dos et sauter dans un avion en se disant : « Je vais aller rencontrer ces chefs de guerre ». C’est dangereux, et à mon avis pas du tout productif : dans le meilleur des cas, des « fixeurs » vous présenteront trois étudiants habillés en combattants pour l’occasion, qui emprunteront un lance-roquette à un ami, et à qui vous aurez le droit de poser deux ou trois questions moyennant plusieurs centaines d’euros. Il faut du temps et de la patience pour nouer les bons contacts, pour prendre le temps de s’imprégner du contexte politique et économique, pour identifier les chefs ayant une vraie influence, et les convaincre de vous rencontrer.
Comment avez-vous procédé, et comment êtes-vous entrée en contact avec des groupes armés que l’on peut imaginer assez méfiants ?
Pour ma part, j’ai commencé par aller enquêter, pour le compte d’une ONG suédoise, sur un sujet connexe, très anecdotique en apparence : la question de la transhumance bovine au Sud-Kivu. Plus précisément, les tensions que ces déplacements de bétail génèrent entre éleveurs et agriculteurs, et la manière dont ces conflits locaux alimentent les violences et les conflits armés qui se succèdent depuis 1996. J’ai passé six mois à aller interroger des bergers et des cultivateurs, à comprendre les bases de l’économie locale, de la géographie de la province, à discuter longuement avec les gens de leurs préoccupations très quotidiennes. En travaillant sur cette question, j’ai commencé à rencontrer des membres de petits groupes armés, très locaux. J’ai d’abord rencontré des chefs de groupes « d’autodéfense » constitués pour protéger les troupeaux des vols. Puis, des membres d’autres groupes constitués, eux, par des agriculteurs qui voulaient se défendre contre l’arrivée d’éleveurs qu’ils voyaient comme des « envahisseurs » voulant leur voler leurs terres.
C’est comme cela, petit à petit, que je me suis frayé un chemin dans le monde des combattants de l’Est. J’y suis retournée pour d’autres séjours, où cette fois je me suis concentrée plus directement sur les violences et ceux qui les commettent. Au total, depuis 2011, j’ai interviewé et côtoyé les membres d’environ quinze groupes armés différents du Kivu. Ce livre est le résultat de ces années d’enquête. Il raconte les conflits à hauteur d’hommes et de femmes, en tâchant d’éviter tous les clichés sur les « barbares », les « conflits ethniques » ou les « violences aveugles ». Car c’est l’une des conclusions de mon livre : ces conflits sont compliqués, mais on peut, si on prend le temps, les expliquer. C’est d’une certaine manière rassurant, car comprendre, c’est se donner les moyens d’éviter que cela ne se reproduise.
De nombreux observateurs présentent le « Rwanda de Kagame » comme un facteur de conflit dans l’Est du Congo. Cette analyse vous paraît-elle fondée ?
Oui, elle me paraît largement fondée, même si parler du « Rwanda de Kagame » est peut-être un peu trop large. Je pense qu’il faut distinguer d’une part ce qui s’est joué entre le Rwanda et la RDC (qui s’appelait alors le Zaïre) dans l’immédiat après-génocide, et d’autre part ce qui relève de la politique étrangère de Kigali depuis la fin des années 1990.
Le génocide des Tutsis de 1994 a été le déclencheur de ce qu’on appelle la « Première guerre du Congo » (1996-1997) : c’est l’arrivée sur le territoire congolais (ou plutôt zaïrois) des troupes de Kagame, alliées à une coalition hétéroclite d’opposants à Mobutu (l’AFDL), qui déclenche les hostilités. L’Armée patriotique rwandaise de Kagame avance des raisons qui peuvent paraître tout à fait légitimes à cette incursion : elle poursuit les génocidaires en fuite qui ont pu se réfugier au Congo grâce, notamment, à la fameuse opération Turquoise menée par la France.
Voyant arriver ces troupes de l’APR et de l’AFDL, les Congolais qui vivent à l’Est sont d’abord partagés : ils passent d’abord pour les « libérateurs » qui vont les débarrasser d’un Mobutu devenu impopulaire. C’est notamment ce que raconte dans mon livre Abdou, un colonel qui à l’époque n’était que berger, et habitait quasiment à la frontière avec le Rwanda. Mais rapidement, ces nouveaux venus commettent des massacres : ils attaquent des camps de réfugiés (où se trouvent d’anciens génocidaires, mais pas uniquement) à l’artillerie lourde, procèdent à des exécutions sommaires de civils congolais. Pour les habitants des Kivus, les « libérateurs » deviennent des « envahisseurs » contre lesquels beaucoup de jeunes des campagnes décident de prendre les armes.

« Mzee » Zabuloni et ses fils, Bukavu (Sud-Kivu, RDC). Janvier 2013. © Justine Brabant

Un deuxième aspect du « rôle » du Rwanda au Congo est la politique étrangère de Kigali depuis lors. Si les conflits ont perduré à l’Est, c’est en grande partie du fait de la présence presque continue, sur le territoire congolais, de groupes armés financés par Kigali : le Rassemblement congolais pour la démocratie (le RCD), puis le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) de Laurent Nkunda, puis, plus récemment, le Mouvement du 23 mars (M23). Pour beaucoup de Congolais – et particulier les groupes mayi-mayi, les groupes armés d’autodéfense locale qui disent prendre les armes en tant que « patriotes » soucieux de défendre l’intégrité territoriale de leur pays – ces mouvements sont autant « d’envahisseurs » à combattre.
Il est vrai que cette succession de mouvements armés soutenus par le voisin rwandais a de quoi dérouter. Pour des Congolais qui ont assisté aux tueries commises par l’AFDL et le RCD, ce sont de très mauvais souvenirs qui ressurgissent. Cela explique pour beaucoup la popularité de groupes armés congolais « d’autodéfense », qui constituent une large part des groupes armés actuellement actifs au Nord et au Sud-Kivu.
Ceci dit, il ne faut pas non plus tomber dans la caricature en imaginant que les conflits congolais ne sont que des conflits « importés » par Kigali (et dans une moindre mesure par l’Ouganda). La politique de Kagame n’est certainement pas responsable de tous les maux de l’Est. D’abord parce qu’il ne faut pas sous-estimer la popularité chez les Congolais eux-mêmes de certains de ces mouvements soutenus par Kigali. Le RCD était ainsi parvenu à rallier des personnalités politiques d’horizons divers. Et si le CNDP et le M23 ont pu causer autant de tracas à l’armée congolaise, c’est aussi parce qu’ils ont été soutenus par des Congolais (souvent Banyamulenge ou Banyarwanda) qui s’estimaient délaissés par les représentants politiques et les forces armées congolaises. Ensuite car ces groupes armés congolais « d’autodéfense » ne se contentent pas de combattre ceux qu’ils considèrent comme des envahisseurs : ils procèdent eux aussi à leur lot d’exactions, de pillages, et se battent régulièrement entre eux, pour le contrôle de carrés miniers par exemple.
Au-delà du Rwanda, quelle est selon vous la responsabilité des autres acteurs ? l’Etat et l’armée du Congo, les grandes puissances, les entreprises étrangères accusées de favoriser le pillage...
Bien sûr, tous ces acteurs ont leur part dans ce qui s’est passé depuis vingt ans dans les Kivus. Le gouvernement congolais a armé et soutenu logistiquement nombre de groupes armés de l’Est (en particulier en 1997-1998) – les combattants que j’interroge dans mon livre le racontent. Il n’a pas toujours combattu les FDLR avec une grande détermination. Des officiers de l’armée congolaise continuent d’entretenir des liens avec ces groupes armés, allant jusqu’à leur revendre du matériel à prix cassé. Quant aux « grandes puissances », elles ont appuyé des « processus de paix » aux résultats très contestables, et qui ont eu pour effet paradoxal d’encourager certains jeunes Congolais à prendre les armes à leur tour.
Concernant la question particulière du pillage, je dois dire que je n’ai pas enquêté spécifiquement sur les contrats qui lient de grandes entreprises étrangères à l’Etat congolais. Mais j’explique dans mon livre pourquoi il faut manier avec précaution l’expression « minerais de sang ». On a beaucoup dit que l’exploitation de minerais alimentait les groupes armés. C’est vrai : en revendant l’or, le coltan ou la cassitérite qui sont extraits dans les zones qu’ils contrôlent, les groupes armés congolais s’assurent d’une source de revenus substantielle. Mais c’est inexact de dire que ces minerais seraient la cause des conflits : ils contribuent à ce qu’ils durent, mais n’en sont pas le déclencheur. Et ensuite, il faut rester très attentifs aux effets de la législation américaine qui interdit aux entreprises cotées en bourse d’utiliser des minerais venant de zones de conflit : pour le moment, on observe surtout qu’elle met au chômage de nombreux orpailleurs traditionnels, qui peuvent être tentés de se tourner vers des activités criminelles pour gagner leur vie. Bref, sur ce sujet comme sur les autres aspects de ce conflit, il n’y a pas de solution simple ou toute faite...
Dans le black-out médiatique qui entoure ce ou ces conflits à l’est de la RDC, resurgit régulièrement une polémique sur le nombre de morts. Vous revenez justement sur cette question dans votre livre…
Oui. J’explique pourquoi le chiffre de « sept millions de morts », que l’on voit régulièrement circuler dans les médias, est impropre. On peut comprendre pourquoi sans avoir de grandes connaissances en statistiques. Ce chiffre vient d’une étude menée en 2008 par une grande ONG américaine, l’International Rescue Committee (IRC). Cette étude pose deux problèmes : celui des difficultés inhérentes à la méthode utilisée, dite « de mortalité rétrospective », et celui de l’extrapolation.
L’enquête de mortalité rétrospective consiste à demander à des individus qui est mort dans leur famille, et quand. Dans mon livre, l’un des premiers humanitaires à avoir chapeauté ce type d’enquêtes, l’ancien directeur de MSF Jean-Hervé Bradol, explique toutes les difficultés liées à cette méthode : la difficulté des gens à se souvenir des dates précises, à établir si quelqu’un est effectivement mort ou disparu (on parle de gens qui ont vu leur famille disloquée par la guerre et ont parfois parcouru des milliers de kilomètres pour la fuir), etc.
Seconde difficulté : l’extrapolation. Par définition, dans un pays en guerre (a fortiori grand comme le Congo), on ne peut pas se rendre partout pour administrer des questionnaires sur le nombre de morts. L’IRC fait donc cette enquête dans des zones données, accessibles, et extrapole à très grande échelle. Elle en conclut que 5,4 millions de personnes sont mortes entre 1998 et 2007 en RDC. Mais pas 5,4 millions de personnes mortes dans des affrontements : l’IRC parle de personnes « qui ne seraient pas mortes sans la guerre ». Elle ajoute en fait aux morts directes dans les violences les gens qui, par exemple, sont morts fautes de soins car les hôpitaux ont été détruits (précision que les médias reprennent rarement).
Là-dessus, un journaliste américain, Nicholas Kristof, fait un article sur le conflit au Congo, et veut donner un bilan récent du nombre de morts. Nous sommes cette fois en 2010. Que fait-il ? Il extrapole à partir de l’extrapolation. À partir d’une simple règle de trois, il ajoute le nombre de morts moyen par an au chiffre sorti quelques années plus tôt par l’IRC. Il fait donc l’hypothèse parfaitement improbable que le conflit fait le même nombre de victimes chaque année.
Bref, à chaque étape de son élaboration, d’énormes problèmes statistiques se posent. Aujourd’hui, les humanitaires sérieux s’accordent simplement à dire qu’il y a « plusieurs millions de morts », certainement bien moins que sept, mais on ne peut pas encore dire précisément combien.
Je m’entends parfois répondre : « Oui, mais est-ce vraiment la priorité de démonter un chiffre qui, même exagéré, permet de frapper les esprits ? ». Je l’accorde, c’est tentant. Mais si on entre dans ce jeu là, on s’expose à la surenchère : est-ce qu’il faudrait moins s’intéresser au Darfour, parce qu’il n’y a eu « que » 100 000 à 200 000 morts ? Et par ailleurs, est-ce que ce n’est pas faire très peu de cas des victimes que de se dire : « Finalement, un million de plus, un million de moins, ça change quoi » ? Même sans sept millions de morts, il y a déjà bien assez de souffrances au Congo pour que les gens sensés comprennent qu’il faut s’y intéresser.
Que concluez-vous sur l’attitude de la "communauté internationale" (ONU, France, USA, etc.) et que faut-il souhaiter pour enfin entrevoir la fin du conflit ?
L’exercice de la « recommandation politique » est toujours compliqué. Je ne peux pas avancer de « solution » ni même de « plan » - je ne suis ni diplomate en poste à Kinshasa, ni officier de l’armée congolaise, ni médiatrice de l’Union africaine ! En revanche, au cours de mon enquête, j’ai vu des tentatives de faire la paix de la part de la « communauté internationale » qui n’ont clairement pas fonctionné. Je pense en particulier à certains accords dits de paix comme celui signé à Goma en 2009, qui ont eu pour effet paradoxal de multiplier le nombre de groupes armés. Pourquoi ? D’abord car Kinshasa, de peur de se retrouver seul face au CNDP à la table des négociations, a encouragé certains groupes très faibles et peu représentatifs à y participer, et donc leur a donné un certain crédit. Ensuite car le principe même de ce type de conférence, qui consiste à « acheter » la paix en fournissant aux anciens insurgés des postes dans l’armée ou dans certains ministères, est perçu par certains jeunes congolais comme un encouragement à prendre les armes. De nombreux jeunes combattants me disaient : « Je veux devenir militaire. Pourquoi m’embêter à passer des années comme sous-fifre si je peux entrer directement comme major après quelques années au maquis ? ». Je n’ai donc pas de solution miracle pour mettre fin à ce conflit mais en tant que journaliste et chercheuse je tâche de faire ma part du travail en enquêtant sur les effets concrets, pour les Congolais, des mesures prises par ces gouvernements et ces organisations.
Propos recueillis par Thomas Noirot

Les suites de Turquoise

« On peut difficilement sous-estimer les conséquences de la politique française. La fuite des génocidaires au Zaïre engendra, ce qui était presque inévitable, une nouvelle étape plus complexe de la tragédie rwandaise et la transforma en un conflit qui embrasa rapidement toute l’Afrique centrale » (§15.85) peut-on lire dans le rapport publié en 2000 par l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) intitulé Le génocide qu’on aurait pu stopper.
L’opération Turquoise (22 juin – 22 août 1994) permit en effet la fuite au Zaïre des auteurs du génocide des Tutsi : autorités civiles, forces armées rwandaises (FAR) et milices interahamwe, entraînant avec eux, de gré ou de force, des centaines de milliers de Rwandais hutus. Ces réfugiés furent regroupés dans des camps situés à la frontière rwando-zaïroise, en contravention avec les règles internationales, et contrôlés par les génocidaires dont l’objectif était la reconquête du Rwanda. Profitant du soutien du maréchal Mobutu et détournant l’aide alimentaire internationale, les génocidaires entreprirent de se réarmer. Ils lancèrent des raids de plus en plus en plus fréquents vers le Rwanda pour y assassiner les nouvelles autorités civiles et les rescapés du génocide.
La France, qui les avait activement soutenus, avant et pendant le génocide, et avait favorisé leur fuite a continué ensuite à les armer. C’est après s’être défendu deux ans de cette menace incessante que, pour s’en débarrasser, le Rwanda somma les réfugiés de se désolidariser des génocidaires, puis entra au Zaïre en 1996, où ses troupes commirent des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, évoqués par Justine Brabant dans cette interview. Comme le note le rapport de l’OUA, « les dirigeants du FPR avaient fait savoir à plusieurs reprises, et aussi clairement que possible, que la situation était intolérable et qu’ils prendraient eux-mêmes des moyens d’action si la communauté internationale était incapable de s’en occuper  » (§ 20.28). « L’insondable incapacité de la communauté internationale depuis le génocide à désarmer les génocidaires » (§ 17.41) fut à l’origine du développement de deux conflits armés de très grande ampleur dans les Grands Lacs, conflits qui dévastèrent la République Démocratique du Congo.
La rédaction

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 257 - mai 2016
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