Survie

Des tortionnaires français au banc des accusés

rédigé le 5 octobre 2016 (mis en ligne le 1er février 2017) - Yanis Thomas

Alors que l’opération militaire française Sangaris, une intervention extérieure déclenchée début décembre 2013 en République centrafricaine, est en pleine mutation, une procédure disciplinaire au sein de l’armée vient éclairer les agissements de certains de ses membres.

La nouvelle avait provoqué quelques remous avant l’été : le quotidien Ouest­-France (04/06) révélait que des militaires français appartenant au 2ème régi­ment d’infanterie de marine étaient sous le coup d’une mesure disciplinaire pour avoir tabassé deux Centrafricains au PK12, un quartier au nord de Bangui (la capitale), au début de l’année 2014 [1]. Le passage de cinq militaires devant un conseil d’enquête mili­taire fin septembre a permis de lever, en partie, le voile sur la réalité des exactions commises. Pour une histoire d’engagement commercial non honoré (non livraison de baïonnettes gravées déjà payées), un com­merçant a été sévèrement passé à tabac et menacé. Les informations rapportées par le journal Le Parisien (29/09) sont édifiantes : « "il y a eu des coups donnés, reconnaît un participant. Je peux dire que le marchand servait de punching­-ball." Groggy, la vic­time est attachée à un arbre, mains dans le dos, un sac en plastique sur la tête. Il reste­ra dans cette position plusieurs heures. Un officier finit par le libérer, non sans l’avoir menacé fusil à la main. "Si tu parles, ou si on te revoit dans les parages, c’est finex (sic) pour toi", a­-t­-il averti, selon un té­moin » . Des actes bien loin des reportages laudateurs de la propagande officielle en­tourant l’intervention française en Centra­frique.

Une pratique généralisée ?

Au delà de cette affaire, la question se pose concernant les « méthodes » em­ployées par les soldats français, ici au cours de l’opération Sangaris. Un autre témoi­gnage de militaire amène à penser que le re­cours à des sévices physiques contre des citoyens centrafricains serait monnaie cou­rante. Il s’agit des confidences recueillies en 2015 par le magazine Vice auprès d’un sol­dat, lui aussi en poste au PK12. Son récit d’une interpellation est glaçant :

« Pas le temps de négo­cier, vous savez pour­ quoi vous êtes là. »

« ce jour­-là, le mec refuse de se faire fouiller. Il porte des gris­-gris comme ceux des Anti­-Balaka [mi­lices opposées au groupe armé ayant pris le pouvoir en mars 2013, les Séléka], qui sont animistes. Il a un sac. T’es quasi sûr qu’il transporte des munitions ou des grenades. Avec deux gars de l’équipe vous l’emmenez à l’écart de la foule pour régler ça. Der­rière la cahute. Vous êtes trois. Deux pour le tenir, le troisième monte la garde. Il a deux grenades dans son sac mais il dit : "je ne sais rien". Pas le temps de négocier, vous savez pourquoi vous êtes là. Les gars en­chaînent direct. Mains dans le dos, ba­layette. Il se retrouve à plat ventre, la semelle de ta Ranger appuyée sur sa che­ville gauche, de tout ton poids, le genou du capo sur sa tempe. Tu croises son regard. Globules exorbités. Après ça ne dure jamais bien longtemps, quelques coups, le Famas [fusil d’assaut de l’armée française] dans la gueule. Ni plaisir, ni dégoût. Vous en­chaînez les coups-­menaces-­questions. Jus­qu’à ce qu’il vous dise sous quelle pierre ils cachent leurs trois Kalash. Une fois que vous êtes lancés, plus le choix. Faut avoir l’info, pour justifier le reste. Ne pas douter. Aller jusqu’au bout » [2]. Jusqu’où d’autres soldats français sont-­ils allés pour « justifier le reste »... ?

Paix franco-tchadienne

Le Parisien (29/09) rapporte les pro­pos de 5 militaires français jugés pour violences en Centrafrique. Ceux­-ci té­moignent (et parfois en rajoutent visible­ment pour excuser leur propre violence) sur les exactions auxquelles ils ont assis­té au début de l’opération Sangaris, no­tamment de la part des contingents tchadiens censés participer au maintien de la paix : « "On est montés crescendo jusqu’au massacre de la population par les Casques bleus tchadiens (NDLR : ils n’étaient en réalité, à cet instant­-là, pas encore mandatés par l’ONU). Il y avait au moins 30 corps. Là, on était pris à partie par les feux tchadiens", se souvient cet officier. Or dans ce conflit, le Tchad est un allié de la France. Face au bain de sang qui se déroule sous leurs yeux, les marsouins restent im­passibles, faute de directives contraires. "J’étais obligé de poster les mecs en leur donnant l’ordre de ne ja­mais ouvrir le feu sur les Tchadiens. Nous n’avons jamais reçu de conduite à tenir du [poste de commandement] sur cette action des Tchadiens" ». Mais si c’est le prix à payer pour que Jean­ Yves Le Drian puisse continuer à tu­toyer Idriss Déby...

Schizophrénie onusienne

L’ONU est une habituée des postures contradictoires. L’agence d’information IRIN (02/09), rattachée au Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, vient d’en donner un brillant exemple grâce à un cas emblématique en Centrafrique. Ses journalistes ont dé­couvert que les locaux à Bangui de la Mi­nusca, la force de maintien de la paix onusienne présente dans le pays, appar­tiennent à... Badica, une entreprise dia­mantaire sanctionnée (gel de ses avoirs) par le Conseil de Sécurité de l’ONU pour son soutien aux groupes armés qui dé­chirent le pays. Badica, qui fait partie du groupe Abdoulkarim, dirigé par l’homme d’affaire centrafricain Abdoul­ karim Dan Azoumi (basé à Anvers, en Belgique), servirait d’intermédiaire à ces groupes pour exporter illégalement de l’or et des diamants. L’ONU aurait versé plus d’un demi million de dollar de loyer à cette compagnie pour bénéficier de cette emprise dans la capitale. On croit rêver !

[1Le parquet a ouvert par la suite une enquête préli­minaire pour « violences volontaires en réunion », « menaces avec armes » et « non­-assistance à victime » (RFI, 21/06/2016).

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 261 - octobre 2016
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