Survie

« Un dirigeant gênant doit être éliminé »

rédigé le 15 juin 2017 (mis en ligne le 27 juin 2017) - Bruno Jaffré, Noël Surgé

Entretien avec Bruno Jaffre, à l’occasion de la sortie du livre "La liberté contre le destin ; textes et discours de Thomas Sankara", Ed Syllepse, Paris, 2017.

Thomas Sankara fut président du Burkina Faso de 1983 à 1987. Arrivé au pouvoir par un coup d’état soutenu par la majorité de la population, il conduira pendant 4 ans une politique volontariste et révolutionnaire, visant à sortir son pays du sous-développement, promouvoir de nouvelles formes de démocratie directe, et apporter le bien-être aux populations du pays.

Alliant les actes à la parole, il a laissé une trace indélébile dans l’histoire du Burkina Faso et de l’Afrique.

Il fut assassiné le 15 octobre 1987 par un commando burkinabé soutenu par une large coalition internationale, et le pouvoir fut pris par Blaise Compaoré. En 2014, les burkinabés ont chassé Compaoré du pouvoir qu’il avait conservé jusqu’alors.

Tu es l’auteur de plusieurs ouvrages biographiques sur Thomas Sankara. D’où te viens cet intérêt pour cet homme ?

 J’ai vécu deux ans en Côte d’ivoire de 1980 à 1982, sous l’ère Houphouët Boigny. J’ai décidé d’écrire à mon retour mon premier article de presse car j’éprouvais le besoin de témoigner du néocolonialisme. On m’a ensuite demandé de rencontrer Thomas Sankara. C’était en juillet 1983.

La clairvoyance, sa vision politique, sa vivacité, ses analyses politiques pertinentes m’ont impressionné. J’ai réalisé que j’avais rencontré quelqu’un d’important. Il a pris le pouvoir 15 jours après. Tous les travaux qui ont suivi se sont enchaînés assez naturellement, comme un besoin de faire connaître en profondeur ce dirigeant et la révolution qu’il dirigeait.

Il existe déjà plusieurs recueils de discours de Sankara. Quel intérêt y-a-t-il à en publier un nouveau ?

Ce nouveau recueil se veut plus pédagogique. Outre trois textes d’analyse, tous les discours présentés sont précédés d’un commentaire spécifique. Il contient des photos mais aussi une chronologie extrêmement détaillée. Enfin il y a à peu près un tiers des discours qui composent le livre qui n’avaient jamais été publiés, dont certains très importants.

Qu’est-ce qui a guidé ton choix dans les discours retranscrits dans cet ouvrage ? J’ai beaucoup insisté pour publier tous les discours, tout en voulant limiter le prix de vente. Syllepse a assez bien réagi, mais il m’a fallu arbitrer entre le prix et la taille du livre. Je n’ai pas pu tous les publier. J’ai privilégié les nouveaux discours et ceux incontournables.

On approche du 30ème anniversaire du coup d’État au cours duquel Sankara fut assassiné. Cet ouvrage est-il pensé comme une contribution aux commémorations à venir ?

Bien sûr. Internet et facebook en particulier, en diffusent une image déformée, où se multiplient les récupérations. Il est donc important de livrer un ouvrage avec ses discours originaux, avec des clés pour en saisir la portée.

30 ans après sa mort, reste-t-il beaucoup de choses à découvrir de la pensée et de l’œuvre de Thomas Sankara ?

Oui, en tout cas moi je découvre beaucoup. Il y a encore des discours, des textes à retrouver, en particulier de réformes, des témoignages à rassembler. Par exemple, nous avons récemment mis en ligne le texte de la réforme de l’éducation. J’ai ramené il y a 3 ou 4 ans, le rapport de René Dumont (le premier militant de l’écologie politique en France) commandé par Sankara, qui montre qu’il est un des inspirateurs des mesures prises par la Révolution sur la défense de l’environnement.

Sur la scène internationale, Sankara se démarquait fortement de la plupart des anciennes colonies françaises, de par ses positions anti-impérialistes. Quelles furent ses relations avec la France ?

Thomas Sankara était un francophile. Il a eu des enseignants qui lui ont fait aimer la culture française. Il a cru un moment que la gauche socialiste allait soutenir son projet politique. Il s’est heurté à la Françafrique, aux réseaux, au refus de la France de soutenir ses projets. C’était l’époque où la France a commencé à exiger un accord d’ajustement structurel avec le FMI et la Banque Mondiale en préalable à tout accord bilatéral. La déception est arrivée rapidement. Il a fait des déclarations très fortes contre la politique française, pour le rattachement des îles éparses à Madagascar, de Mayotte aux Comores, pour l’indépendance de la Nouvelle Calédonie, pour ne pas rembourser la dette. Le gouvernement français ne pouvait l’accepter. Et bien sûr son modèle de développement ne correspondait pas à ce que la France attend des pays de son pré carré, dont l’objectif consiste à défendre les intérêts français au niveau politique (c’est-à-dire voter avec la France à l’ONU) mais aussi économique (réserver les marchés aux entreprises françaises).

Sankara est aussi devenu un espèce de symbole des victimes de la Françafrique, car c’est aussi la victime la plus connue. Un dirigeant gênant doit être éliminé. Et il était devenu dangereux car son exemple contenait le réveil potentiel des peuples des pays de la région.

Son assassinat est manifestement le fruit d’un complot international. Pourquoi s’est-il fait autant d’ennemis à l’international ?

Outre ce que je viens de dire, il s’est rapproché de Cuba, a soutenu sans faille le Nicaragua sandiniste, l’ANC en Afrique du Sud, les Palestiniens alors unis au sein de l’OLP. Des témoignages accusent certes la France d’être mêlée à ce complot mais aussi la CIA. Il était devenu une voix forte porte-parole du tiers monde.

Et dans le pays, quelles étaient les rivalités qui ont poussés des membres de son armée à le renverser et l’assassiner ?

Un complot, même fomenté de l’extérieur, ne peut se réaliser sans des complicités internes. Blaise Compaoré contrôlait plus de militaires que Thomas Sankara et sa relation quasi passionnelle en faisait un candidat idéal pour prendre la direction du pustsch. Car il était aussi relativement populaire au Burkina à l’époque. Il est tombé amoureux d’une ivoirienne, proche d’Houphouët Boigny qui n’arrivait pas à contrôler Sankara, malgré de nombreuses tentatives. Le complot pouvait se mettre en place.

Après 27 ans de règne, les Burkinabé ont chassé Blaise Compaoré en 2014 grâce à un soulèvement populaire. Thomas Sankara fut brandi comme icône lors de ce soulèvement. Qu’est-ce qui explique une telle notoriété après tant d’années ?

Thomas Sankara était un dirigeant intègre, il a dénoncé le néocolonialisme et l’impérialisme, tout en menant son pays dans le voie d’un développement indépendant et autocentré. De quoi susciter la fierté des citoyens du Burkina. En regard du spectacle que donnait le régime de Blaise Compaoré, complice de la Françafrique, corrompu, fauteur de guerres, complice de massacres notamment au Libéria, en Sierra Leone, en Côte d’ivoire, « il n’y a pas photo » comme on dit. Les conditions politiques étaient réunies pour le chasser. L’insurrection n’a duré que 2 jours.

Depuis la chute de B. Compaoré, beaucoup de choses ont changé. Où en est le Burkina Faso aujourd’hui ?

Le Burkina est rentré dans le rang si l’on peut dire. Ses principaux dirigeants n’ont lâché Blaise Compaoré que très tardivement, la plupart moins d’un an avant l’insurrection. Les élections ont été gagnées par le MPP (Mouvement du peuple pour le progrès) de la même façon que gagnait le parti de Blaise Compaoré. Et pour cause, beaucoup de dirigeants viennent de ce parti. Il y a bien sûr des réformes vers plus de démocratie, mais pour l’essentiel, le pays ne peut sérieusement sortir du sous-développement car il n’arrive pas à mobiliser la population. Le gouvernement est revenu de France en 2016 avec des promesses de financement de près de 18 milliards de francs cfa (environ 27 millions d’euros), difficiles à rassembler réellement il est vrai. Et malheureusement si les grèves sont nombreuses, il ne semble plus y avoir de perspective politique alternative si ce n’est le libéralisme françafricain de Zéphirien Diabré, digne ancien directeur Afrique d’AREVA. Par ailleurs, compte tenu de la place qu’occupaient les principaux leaders du MPP dans le régime de Blaise Compaoré, la population ne croit pas que la justice s’exercera jusqu’au bout.

A ce propos, Blaise Compaoré et plusieurs membres de son entourage sont aujourd’hui poursuivis par la justice burkinabé. Peux-tu nous préciser où en sont les procédures ?

La justice avance doucement. Le procès sur les victimes de l’insurrection a été reporté. Des enquêtes sont en cours. Mais le scepticisme domine, du fait comme je l’ai dit de la proximité des dirigeants actuels avec le pouvoir précédent.

A propos de l’assassinat de Thomas Sankara le 15 octobre 1987, la justice avance-t-elle également ?

Sur l’assassinat, l’enquête est bouclée sur le déroulement de l’assassinat le 15 octobre. Elle avance difficilement en ce qui concerne le complot international. Les promesses de réponse positive de la France aux demandes du juge burkinabè (levée du secret défense et nomination d’un juge français pour poursuivre l’enquête en France, n’ont pas été tenues, malgré quelques déclarations qui se sont révélées de la poudre aux yeux à l’approche de la dissolution du gouvernement Hollande (voir https://blogs.mediapart.fr/bruno-jaffre/blog/120517/affaire-sankara-le-gouvernement-hollande-na-pas-tenu-ses-promesses).

Le secret défense fait blocage en France sur ce dossier, et sur bien d’autres. Peux-tu nous présenter la démarche que tu as initiée autour de ce problème ?

Nous avons pris des initiatives collectives en effet avec d’autres personnes ou associations engagées, dans la recherche de la vérité et pour la levée du secret défense dans différentes affaires.

J’ai découvert pour ma part, la puissance de cet instrument, entre autre au service de la Françafrique, pour cacher la vérité sous prétexte de protéger certains dirigeants politiques ou des membres des services secrets. Il y a un véritable système mis en place pour empêcher des victimes et leurs soutiens d’avoir accès aux documents. On retrouve des constantes. Longs blocages des archives, puis levée partielle du secret défense : on se rend compte qu’il n’y a souvent rien d’intéressant en ce qui concerne le dossier qui permettrait d’avancer. La stratégie c’est de décourager. On fait traîner, on fait des promesses, on ouvre très partiellement les documents. Les victimes et leurs soutiens gaspillent de l’énergie inutilement, naviguent de promesses en espoir puis déception, dépensent inutilement en frais justice. C’est indigne d’un pays démocratique. C’est le cas pour l’’assassinat du juge Borel, l’assassinat des journalistes de RFI, Claude Verlon et Gislaine Dupont, l’assassinat de Ben Barka, le génocide des Tutsi rwandais, le massacre de Sétif en Algérie en 1945, celui des tirailleurs sénégalais à Thiaroye en 1944, et sans doute d’autres.

Il s’agit de continuer à nier les méfaits de la France, pour construire un roman national, loin de la réalité, pour protéger des serviteurs de l’Etat, mais aussi l’image de la France. La France a certes une histoire prestigieuse, mais elle a aussi des périodes noires dont les méfaits sont nombreux, comme par exemple le commerce et l’utilisation d’esclaves ou la colonisation.

On souhaite cultiver l’image d’un pays dont les citoyens peuvent être fiers et qui puissent continuer à se sentir supérieur à d’autres peuples.

Propos recueillis par Noël Surgé

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 268 - juin 2017
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