Survie

Génocide des Tutsis : (ré)armer les génocidaires

rédigé le 7 août 2017 (mis en ligne le 23 novembre 2017) - Raphaël Doridant

Fin juin, les révélations de la revue XXI et deux plaintes déposées par plusieurs associations, dont Survie, concernant des livraisons d’armes aux auteurs du génocide par le truchement d’acteurs français ont relancé la question lancinante des responsabilités des dirigeants de l’époque dans le génocide des Tutsis de 1994. Au centre des interrogations : le rôle d’Hubert Védrine.

Pour la première fois, un acteur éco­nomique, la Banque Nationale de Pa­ris (BNP, fusionnée depuis avec Paribas), est visé par une plainte pour com­plicité de génocide, déposée par Sherpa, le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR) et Ibuka­France. Les faits concernent deux versements effectués les 14 et 16 juin 1994 depuis un compte ouvert à la BNP par la Banque Nationale du Rwanda, contrôlée par le gouvernement génocidaire. C’est au total plus de 1,3 million de dollars qui sont allés créditer le compte de Willem Ehlers, ancien secrétaire du président sud­-africain Pieter Botha, et propriétaire d’une société de courtage d’armement. Willem Ehlers au­rait accompagné le colonel Bagosora aux Seychelles pour y conclure un achat d’armes, 80 tonnes acheminées vers Goma, au Zaïre, les 16 et 20 juin, puis vers Gisenyi, au Rwanda. Et ce, malgré l’embargo décrété le 16 mai par les Nations Unies.

Ce dépôt de plainte intervient au mo­ment même où Survie se constituait partie civile pour relancer une plainte de no­vembre 2015 concernant elle aussi les livrai­sons d’armes pendant le génocide. Cette plainte avait été classée sans suite en sep­tembre 2016 par le parquet du pôle « crimes contre l’humanité et crimes de guerre », au motif qu’elle visait un ancien président de la République, François Mitterrand, – au de­meurant décédé – qui ne peut être poursui­vi que pour haute trahison, et des ministres qui ne relèvent pas de sa compétence mais de celle de la Cour de justice de la Répu­blique.

Mais quid des responsables militaires et des conseillers de l’exécutif éventuelle­ment concernés ? L’enquête préliminaire avait pourtant conduit à l’audition d’Hubert Védrine par le vice­-procureur du pôle...

Hubert Védrine sur la sellette

Secrétaire général de l’Elysée en 1994, Hubert Védrine avait déjà admis en 2004 que « les dernières livraisons d’armes à l’armée rwandaise contre l’offensive ougando­FPR ont continué quelques jours après le début des massacres, mais bien sûr ceux­-ci n’ont pas eu lieu avec des armes françaises » (« Rwanda : les faits », La Lettre de l’Institut François Mitterrand, n°8, 15 juin 2004).

Le 16 avril 2014, dans l’entre­-soi de la commis­sion de la défense de l’Assemblée nationale, il était allé plus loin, lâchant qu’après le dé­but du génocide, « il est resté des relations d’armement et c’est pas la peine de décou­vrir sur un ton outragé qu’il y a eu des li­vraisons qui se sont poursuivies : c’est la suite de l’engagement d’avant, la France considérant que pour imposer une solution politique, il fallait bloquer l’offensive mili­taire. Ça n’a jamais été nié, ça. Donc, c’est pas la peine de le découvrir, de le présenter comme étant une sorte de pratique abomi­nable masquée. C’est dans le cadre de l’en­gagement, encore une fois, pour contrer les attaques, ça n’a rien à voir avec le géno­cide ».

Relevé par Survie à partir de l’enre­gistrement vidéo, cet aveu a dû apparaître bien embarrassant, puisque le compte ren­du écrit officiel de l’audition d’Hubert Vé­drine le passe à la trappe...

Fausse naïveté

Quand il justifie les livraisons d’armes par la nécessité de « contrer les attaques » du FPR (Front patriotique rwandais), ce qui « n’a rien à voir avec le génocide », Hubert Védrine feint­-il de ne pas comprendre qu’en aidant les Forces armées rwandaises (FAR) à « bloquer l’offensive militaire » du FPR, les livraisons d’armes permettaient la poursuite du génocide des Tutsis à l’arrière du front ?

Car ce sont les troupes du FPR qui mettaient fin au génocide. De plus, comment distin­guer les armes ayant servi à combattre le FPR de celles ayant été utilisées dans les massacres quand on connaît le rôle de cer­taines unités de l’armée rwandaise dans le génocide ? Les balles qui ont tué ou blessé de nombreux Tutsis, avant qu’ils ne soient achevés à l’arme blanche, ont pu être livrées par ou avec la complicité de la France.

Quant à l’argument selon lequel les li­vraisons d’armes étaient nécessaires « pour imposer une solution politique », on se de­mande bien ce qu’il pouvait encore signifier (si tant est...) au moment de l’opération Turquoise, quand le génocide était accom­pli... et que le réarmement des FAR fuyant au Zaïre a été ordonné par Paris.

« Réarmer les Hutu »

C’est la revue XXI qui l’affirme, dans son numéro 39 (été 2017). Selon le journaliste Patrick de Saint­Exupéry, un des deux hauts fonctionnaires chargés en 2014 de dé­pouiller les archives de la politique menée au Rwanda a confié à des proches que, « au cours de l’opération Turquoise, ordre avait été donné de réarmer les Hutu qui franchis­saient la frontière ». Ces instructions avaient suscité les protestations de certains mili­taires français déployés au Rwanda. En marge d’un de ces documents figurait une note « disant qu’il fallait s’en tenir aux direc­tives fixées, donc réarmer les Hutu ». Elle était signée Hubert Védrine. Ces informa­tions de XXI confirment le témoignage déjà rendu public de Guillaume Ancel qui servait comme capitaine lors de Turquoise. Il avait affirmé avoir été chargé par son supérieur, en juillet 1994, de distraire des journalistes pendant le passage de plusieurs camions chargés d’armes destinées aux FAR repliées au Zaïre.

Hubert Védrine a démenti les accusa­tions de XXI, soutenant, encore et toujours, que la France a été le seul pays à s’engager pour trouver un compromis politique par les accords d’Arusha en 1993 et le seul à avoir agi pour secourir les populations pen­dant le génocide grâce à l’opération Tur­quoise. Il a essayé, encore et toujours, de faire diversion en suggérant un lien entre ces révélations et le fait que le non­-lieu qui disculperait les autorités rwandaises dans l’instruction sur l’attentat du 6 avril 1994 tarde à venir... Pitoyable ligne de défense qui fait aujourd’hui eau de toutes parts.

Après ses récentes déclarations sur la rafle du Vél’ d’Hiv’, le nouveau président de la République continuera­-t­-il, à l’instar de ses prédécesseurs, à couvrir les complices français du génocide des Tutsis, au risque d’être lui­-même éclaboussé par une politique criminelle dans laquelle il n’a aucune responsabilité, et à propos de laquelle la justice est saisie de manière de plus en plus pressante ?

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 269 - juillet-août 2017
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