Survie

Libye : nouvelle étape dans l’ingérence française

rédigé le 20 septembre 2017 (mis en ligne le 16 avril 2019) - Raphaël Granvaud

La France ne joue plus double jeu en Libye : son soutien au maréchal Haftar est devenu officiel à l’occasion d’une rencontre organisée à Paris.

« Bref, jouant un "coup" en solitaire comme du temps de la "diplomatie Sarkozy", la France ignore l’Union européenne (UE) – une fois de plus », commente Le Monde (27/07) [1] après la réunion à La Celle-Saint-Cloud cet été de Faïez Sarraj, le chef du gouvernement reconnu par l’ONU et du maréchal Khalifa Haftar qui lui conteste le pouvoir. La France n’a en effet prévenu ni l’Angleterre ni l’Italie, qui a fait savoir son mécontentement par la voix de son ministre des Affaires étrangères. Plus ennuyeux mais guère étonnant, l’Union africaine elle-même a été soigneusement tenue à l’écart. Le cessez-le-feu et la tenue d’élections démocratiques « dès que possible » (au printemps 2018 selon Macron) figurant dans la déclaration commune approuvée (mais non signée) par les deux invités sont une vue de l’esprit, et la situation en Libye ne se résume pas à l’affrontement entre les deux hommes. « Le pari se fonde sur le double postulat que le maréchal Haftar contrôle l’est du pays et Sarraj l’ouest, souligne Patrick Haimzadeh, ancien diplomate et spécialiste de la Libye. Or, surtout pour Sarraj, ce n’est pas vrai. Ces deux hommes ne sont pas les seuls acteurs de la scène libyenne (…) Si cette rencontre peut être un premier pas, elle peut aussi aggraver la fragmentation du pays » (Le Monde, 25/07) [2].

La France reconnaît Haftar

La déclaration est tellement issue de cette réunion exceptionnelle entre les deux acteurs libyens qu’elle a été « diffusée par erreur avant même le début de la rencontre », selon Mediapart (25/07) [3]. Mais qu’importe, les deux protagonistes ont « la légitimité et la capacité de réunir autour d’eux » a estimé le président français (Le Monde, 25/07) [4], qui a également déclaré : « Il y a une légitimité politique qui est dans les mains de Fayez el-Sarraj et une légitimité militaire qui est dans les mains du maréchal Haftar » (Mediapart, 25/07) [5]. La légitimité conférée à Haftar par cette rencontre semble en effet constituer le seul véritable enjeu de l’initiative française, officialisant la politique menée secrètement lorsque Le Drian était ministre de la Défense (cf. Billets n°261, octobre 2016). La Libye est un « impératif de sécurité national, régional et international » [6], a encore souligné Macron en référence à la lutte contre le terrorisme et l’immigration clandestine. « Seul un état libyen fort serait capable de tenir ses frontières ce qui résoudra la crise migratoire », avait-il déjà prétendu début juillet (RFI, 13/07) [7]. Un État fort ou un homme fort ami de la France ?

Un accord plus qu’incertain

« Dès le lendemain de l’accord de principe de La Celle Saint-Cloud, pour une sortie de la crise en Libye, plusieurs entraves ont mis cet accord en danger », rappelle RFI (05/09) [8]. Tandis que Sarraj autorisait une présence militaire italienne dans les eaux et le ciel libyens, Haftar s’y opposait et haussait le ton, mettant en demeure Tripoli d’en finir avec les milices islamistes. Lui même n’est pourtant pas si regardant avec ses propres alliés. En réponse, Sarraj procédait à la nomination de plusieurs responsables militaires pour l’Est libyen… qu’il ne contrôle pas. C’est dans ce contexte que Le Drian s’est rendu en Libye début septembre pour tenter d’aplanir à nouveau les différends et éviter que l’accord promu par la France soit aussitôt enterré. Snobé par la diplomatie française, le dictateur congolais Sassou Nguesso, qui préside le Comité de haut niveau sur la Libye créé par l’Union Africaine (UA), a organisé une réunion de cette instance de l’UA le 9 septembre à Brazzaville, au cours de laquelle le président de la Commission de l’Union africaine a dénoncé les « dissonances des interventions, approches et agendas extérieurs » des acteurs internationaux, sources de « dysfonctionnements » et « cacophonie ». « Rien n’est plus nuisible à nos efforts de solution de la crise libyenne », a-t-il encore affirmé (France 24, 10/09) [9]. Transmis à qui de droit…

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 270 - septembre 2017
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