Survie

France, terre d’asile pour criminel

rédigé le 20 octobre 2017 (mis en ligne le 16 septembre 2018) - Billets d’Afrique et d’ailleurs...

Trente ans après l’assassinat de Thomas Sankara, non seulement la demande de commission rogatoire qui pourrait permettre de demander la déclassification d’archives françaises sur ce dossier reste lettre morte, mais les autorités françaises se refusent aussi à exécuter un man­dat d’arrêt international relatif à un autre assassinat emblématique de l’ère Compaoré, celui du journaliste Norbert Zongo.

Voilà trente ans que le président du Burkina Faso Thomas Sankara a été assassiné. Blaise Compaoré, qui avait pris la tête du pays alors que la dépouille de son vieil ami n’avait pas encore refroidi, avait tout intérêt à maintenir l’impunité pendant ses 27 longues années de règne. Depuis son renversement par la rue burkinabè, il y a trois ans, le procès de cet assassinat est devenu envisageable – même si Blaise, que tout accuse d’avoir commandité l’assassinat, coule des jours paisibles en Côte d’Ivoire grâce à l’armée française qui l’a discrètement exfiltré après sa démission, le soustrayant à la justice. Mais problème, le juge d’instruction burkinabè aimerait que les éventuelles complicités inter­ nationales soient étudiées, ce qui nécessite que la justice française coopère, et demande notamment à ouvrir les archives encore protégées par le secret défense – ce qu’un juge étranger ne peut pas demander directement. Or, depuis un an, la demande de commission rogatoire émise par le juge Yaméogo est restée lettre morte. Si le procès des assassins de Thomas Sankara a lieu sans les informations que protège le pouvoir français, ce pan de l’affaire restera inexploré et le dossier, qui aura déjà été jugé, ne pourra pas faire l’objet d’un nouveau procès. On devine donc l’empressement des autorités françaises à laisser filer le temps.

Mandat d’arrêt aléatoire

Autre assassinat politique, autre refus de coopérer avec la justice burkinabè : le commanditaire présumé du massacre du journaliste Norbert Zongo et ses trois compagnons de route, mitraillés dans leur véhicule le 13 décembre 1998, réapparaît publiquement en France en dépit d’un mandat d’arrêt international. François Compaoré, petit frère et ancien bras­-droit du dictateur déchu, avec qui il a fui le pays à bord d’un hélicoptère de l’armée française, se targue en effet dans la presse ( Jeune Afrique, 24/09) de circuler librement en France. Pourtant, fin juillet, le même juge d’instruction burkinabè rendait publique une information jusque­-là gardée confidentielle pour ne pas alerter le suspect : un mandat avait été transmis à Interpol, que la France a théoriquement l’obligation d’exécuter immédiatement puisqu’elle a signé avec le Burkina Faso une convention de coopération judiciaire. A peine repéré, le suspect devrait donc être placé en détention en attendant son extradition vers le Burkina Faso, où les familles des jeunes tombés sous les balles de la garde personnelle de François Compaoré autour de sa maison, fin octobre 2014, ont une raison de plus de vouloir le croiser dans un tribunal.

En marche vers l’impunité

Mais entre la théorie et la pratique, il y a un gouffre françafricain, qui permet à François Compaoré et à ses avocats de prétendre tranquillement que ce mandat n’existe pas. La visite d’Emmanuel Macron au Burkina, prévue fin novembre, risque hélas de ne pas donner lieu à une demande d’explications de la part du président burkinabè élu en décembre 2015 à l’issue de la période de transition, Roch Marc Christian Kaboré. Ce dernier, qui a été un fidèle gardien du régime de Blaise Compaoré à l’époque de l’assassinat de Norbert Zongo et dans les années de turbulences qui ont suivi, n’a pas nécessairement intérêt à ce qu’ait lieu un grand déballage de cette époque qu’il veut sûrement considérer comme révolue... « L’amitié franco-­burkinabè » risque donc, une fois de plus, de se consolider au prix d’une terrible impunité.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 271 - octobre 2017
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