Survie

Kanaky libre ?

rédigé le 20 novembre 2017 (mis en ligne le 3 décembre 2017) - Mathieu Lopes

L’occupation française de la Nouvelle Calédonie serait seulement aberrante si on s’arrêtait à la seule géographie et aux 17 000 kilomètres qui séparent la France de ce territoire. L’archipel se trouve littéralement aux antipodes de la métropole. Il y aurait, pour tout Français qui déciderait soudainement de s’y installer pour quelques temps, à tout le moins de quoi s’interroger sur cette bizarrerie.

Mais, comme pour tout pays ayant été colonisé, l’Histoire y est faite de massacres, d’oppression, de vols de terres, d’attaques contre la culture autochtone. Rares sont les blogs d’expatriés qui n’abordent pas la cohabitation avec les Kanak, ou la question de l’indépendance. Les positions varient de la défense de la souveraineté française à la distance proche du déni, en passant par le malaise [1] et quelques rares manifestations de soutien à la cause kanak.

A l’autre bout de la Terre, les Kanak se débattent depuis plus de 160 ans avec une situation monstrueuse patiemment construite par une politique de peuplement pensée et mise en œuvre par l’État français [2]. Les dirigeants successifs, en sinistre jeu de plateau, y ont poussé les pions de groupes humains pour asseoir la mainmise de l’empire : bagnards de la Commune de Paris, tirailleurs sénégalais punis, déportés indochinois ou algériens, Wallisiens et Futuniens, ancien partisans de l’Algérie française, parfois de l’OAS, qu’on a jugé préférable de mettre loin, protégeant la France de leur potentiel déstabilisateur tout en leur permettant de retenter l’expérience coloniale ailleurs...

Mais l’histoire des Kanak est aussi celle de leur résistance, par les armes lors des différentes insurrections ou par le combat non moins visible pour défendre et affirmer une culture sauvée du rouleau­-compresseur républicain et colonial. Ce dernier fit ainsi interdire en 1921 la publication d’écrits dans les nombreuses langues kanak. La lutte est omniprésente, jusque dans les logos des trois provinces du pays : des flèches faîtières traditionnelles pour la Province nord et celle des îles Loyauté, toutes deux à majorité Kanak ; trois traits bleu­-blanc­-rouge au milieu de celui de la Province sud où se trouve la riche et blanche Nouméa. La société calédonienne a de fâcheux airs de ségrégation raciale.

Quand les anticolonialistes dénoncent encore le maintien d’outils de domination de la France sur les pays frança­fricains, il y a matière à se réjouir de voir le processus de décoloni­sation de la Kanaky se diriger vers une issue : le premier réfé­rendum devrait se tenir dans un an pour le transfert des dernières compétences et peut­-être l’indépendance du pays. Mais la partie n’est pas jouée : l’indépendance fait par­ fois peur à des personnes broyées par le système colonial, qui en régnant a tout fait pour paraître indispensable. Elles seules pourront dire l’avenir qu’elles souhaitent. À nous de nous tenir aux côtés de ceux qui dénoncent les manipulations électorales à l’œuvre, par lesquelles la voix légitime du peuple co­lonisé menace d’être noyée. A nous aussi d’être vigi­lants pour que les méthodes françafricaines ne soient pas appliquées pour dénaturer les lendemains d’une éventuelle décolonisation. Kanaky, nom d’une liberté déjà écrite par les graffitis des indépendantistes, de­ viendra peut­-être celui de la Nouvelle Calédonie.

[2Une lettre de l’ancien Premier ministre Pierre Messmer l’illustre bien : « Kanaky : une lettre oubliée de Pierre Messmer », rebellyon.in­fo, 19/07/2017.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique  272 - novembre 2017
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