Survie

France-Rwanda : un rapport accablant

rédigé le 15 janvier 2018 (mis en ligne le 26 juin 2018) - Raphaël Doridant

Un cabinet d’avocats états-unien a remis, à la demande du gouvernement rwandais, un rapport sur l’implication des autorités françaises dans le génocide des Tutsi. Précis, complet, factuellement très étayé, ce rapport, qui réunit l’essentiel des informations déjà publiques, a été passé sous silence par les médias français.

The Muse Report
Report to Rwanda on Role of French Officials in the Genocide against the Tutsi

Le bras de fer entre Kigali et Paris continue. La convocation du ministre rwandais de la défense, James Kabarebe, a mis le feu aux poudres. Jean-Marc Herbaut et Nathalie Poux, les juges français chargés de l’instruction sur l’attentat du 6 avril 1994, prétendaient le confronter, le 15 décembre 2017, à un énième témoin affirmant que le Front Patriotique Rwandais (FPR) avait abattu l’avion du président Habyarimana, au mépris des éléments matériels figurant au dossier et corroborés par des témoignages d’officiers français et belges, qui démontrent que les missiles ont été tirés depuis le camp militaire de Kanombe, fief des militaires extrémistes hutu (Cf. Billets n° 272, novembre 2017). La convocation était assortie de la menace de l’émission d’un mandat d’arrêt international en cas de refus d’y déférer. La goutte d’eau de trop pour les autorités rwandaises, qui, fin octobre, rappellent en consultation leur ambassadeur en France (Afrikarabia, « Entre Kigali et Paris, l’heure des règlements de comptes judiciaires et diplomatiques », 13/12/2017).

Des accusations solides

Le 11 décembre est remis au gouvernement rwandais le rapport d’un cabinet d’avocats états-unien reconnu, le cabinet Cunningham-Levy-Muse. En préparation depuis plus d’un an, il est rendu public au moment de la convocation de James Kabarebe… mais est complètement passé sous silence par les médias français. S’il ne nous apprend rien de nouveau sur la complicité de l’Etat français dans le génocide des Tutsi de 1994, ce rapport met l’accent sur plusieurs faits insuffisamment relevés jusque là.

Le premier d’entre eux est que la France prend pied au Rwanda en 1962, peu après la « révolution sociale » de 1959 qui a coûté la vie à des milliers de Tutsi. Elle signe cette année-là des accords de coopération avec le régime violemment anti-tutsi de Grégoire Kayibanda, sans que les massacres de Tutsi en 1963-1964, dont sont victimes plusieurs dizaines de milliers d’entre eux, ne modifient la politique de coopération engagée. Une même indifférence au sort des Tutsi est relevée pour la période 1990-93, lorsque le rapport met en parallèle, de manière saisissante, les massacres à caractère génocidaire organisés ou couverts par le régime Habyarimana et le développement des livraisons d’armes et de la coopération militaire françaises : les crimes commis contre les Tutsi, loin de susciter la suspension de l’aide, vont de pair avec son renforcement. Le rapport note aussi que « durant la guerre de 1990-1993, les responsables officiels français ont défini les "Tutsi" [et pas seulement le Front patriotique Rwandais] comme la menace, au moment où les extrémistes promouvaient une propagande anti-tutsi et massacraient des Tutsi ».

Le soutien apporté par les responsables officiels français aux génocidaires pendant le génocide de 1994 se caractérise, selon le rapport, par l’appui politique et diplomatique accordé au gouvernement intérimaire rwandais (GIR), la dénaturation du génocide transformé en « guerre civile » dans la bouche des responsables français, l’évacuation d’extrémistes hutu et de leurs familles, les livraisons d’armes et de munitions, l’opération Turquoise (22 juin – 22 août 1994), décrite à juste titre comme une tentative de porter secours au GIR et à son armée en déroute ; la poursuite du soutien français aux génocidaires après le génocide.

L’heure des choix à Paris

Le rapport Cunningham-Levy-Muse place Paris au pied du mur. Cette fois, ce n’est pas une commission rwandaise, la commission Mucyo, toujours suspecte d’être instrumentalisée par le gouvernement rwandais malgré le bon travail qu’elle a réalisé, qui rend son verdict. C’est un cabinet d’avocats reconnu et indépendant. Le Rwanda a annoncé, le 24 décembre, que des mandats d’arrêt internationaux contre des responsables français étaient en cours de rédaction. Kigali paraît bel et bien décidé à aller jusqu’au bout.

Quelle sera la réaction de Paris ? Le conseiller diplomatique du président Macron, Philippe Etienne, connaît parfaitement le dossier des relations franco-rwandaises : il était directeur de cabinet de Bernard Kouchner lorsque celui-ci, à la tête du Quai d’Orsay, a œuvré au rapprochement avec Kigali. Mais Philippe Etienne n’est pas seul : un certain Hubert Védrine a lui aussi l’oreille du président. Hubert Védrine dont le rapport rappelle qu’il aurait, comme secrétaire général de l’Elysée, confirmé l’ordre de « réarmer les Hutu » à qui l’armée française avait permis de se réfugier au Zaïre à l’été 1994...

Attentat : clôture de l’instruction

Le 20 décembre 2017, le juge Herbaut a annoncé la clôture de l’enquête sur l’attentat du 6 avril 1994. L’instruction, ouverte en 1997 et initialement conduite par le juge Bruguière, n’avait examiné que la piste d’un attentat commis par le FPR, provoquant en 2006 la rupture des relations diplomatiques avec le Rwanda. La rétractation de témoins-clés et les incohérences de l’enquête avaient conduit à l’effondrement de la thèse Bruguière. Reprise par les juges Trévidic et Poux dans un contexte d’apaisement avec Kigali voulu par le président Sarkozy, l’instruction avait établi en 2012 que les missiles ayant abattu l’avion du président Habyarimana avaient été tirés depuis le camp militaire de Kanombe, fief des militaires extrémistes hutu. Néanmoins, depuis 2012, plusieurs témoins de la piste FPR ont été produits, relançant les investigations : close à trois reprises, l’enquête a été à chaque fois rouverte. Cette quatrième clôture est tout à fait inattendue tant les juges paraissaient décidés à confronter James Kabarebe à un ancien soldat du FPR qui l’accusait d’avoir supervisé le déchargement des missiles. Selon Maria Malagardis, elle serait due à la démonstration faite par les avocats de Kabarebe que le récit de ce témoin contenait « quelques contre-vérités embarrassantes » (Libération, 21/12/2017). Sommes-nous parvenus au terme de cette enquête instrumentalisée dès le départ par certains responsables français (cf. Billets n° 235, avril 2014) ? Les auteurs de l’attentat, eux, ne sont toujours pas identifiés : selon toute vraisemblance, des militaires extrémistes hutu, éventuellement aidés par des mercenaires et/ou des militaires français.…

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