Survie

Tintin au Burkina

(mis en ligne le 15 janvier 2018) - Thomas Noirot

L’album de bande dessinée « Tintin au Congo » est-­il raciste ? La question peut surprendre, tant sa réponse est évidente. Mais il se trouve toujours des défenseurs du célèbre dessinateur belge Hergé pour rappeler qu’il faut resituer cela dans le contexte de l’époque : entre 1930 et 1931, période de la publication par feuilleton des aventures africaines de ce jeune reporter sympathique, dynamique et culotté, on est prié de croire que tout le monde était « plus ou moins » raciste et qu’un auteur ne pouvait que reproduire les travers de son temps. Trois ans plus tôt, André Gide avait certes publié un fort différent récit de son « voyage au Congo », mais on a tôt fait de nous expliquer qu’il serait malvenu de juger Tintin à l’aune d’une telle exception – cette dernière ne serait en somme que la confirmation de la terrible règle, celle de l’imbécillité criminelle généralisée.
En 2017, un président de la République française peut à son tour reproduire les travers de son temps, sans risquer d’être rattrapé par la critique pendant 15 ou 20 ans. Un président venu en ami à Ouagadougou, pour offrir son point de vue à la jeunesse africaine tout en cherchant à ne pas passer pour un donneur de leçons, pour citer Gide et surtout pas Hergé. Le brave Tintin expliquait au nègre fainéant que Milou avait plus de courage et de volonté que lui ? Pas le président du XXIème siècle ; lui se contente d’expliquer que les passeurs sont africains, tout comme les conservateurs de musées qui ont organisé le trafic d’oeuvres d’art, et que les Burkinabè doivent « une seule chose » aux militaires français, les applaudir. Et puis, il est bien entouré : un Conseil Présidentiel pour l’Afrique – pas « sur » l’Afrique, ni « au sujet de » l’Afrique, mais « pour » elle, évidemment sans prétention paternaliste. D’ailleurs, s’il rit à gorge déployée de sa bonne blague lâchée au détriment de son homologue du Faso, c’est justement parce qu’il n’est pas paternaliste. On est prié d’y croire, et cela fonctionne : tel le lectorat dépourvu d’esprit critique des années 1930, la plupart des commentateurs modernes de la géopolitique franco­ africaine s’empressent d’applaudir, n’opposant qu’une incrédule incompré­hension aux esprits chagrins qui désespèrent d’entendre encore une fois un discours de politique française en Afrique tellement empreint d’une condescendance non assumée.
L’intervention professorale d’Emmanuel Macron au Burkina est­-elle raciste ? La question peut surprendre, tant sa réponse est hélas évidente à toutes celles et ceux qui ont célébré son show ouagalais dans leurs colonnes et sur leur plateau. Trois ans avant le voyage de ce jeune président sympathique, dynamique et culotté, des milliers de Burkinabè avaient pourtant, plus efficacement que n’importe quel André Gide, écrit par leur insurrection la façon dont ils souhaitaient désormais qu’on lise leur histoire. Emmanuel Macron y a opposé une prose caricaturale, le récit fantasque d’une France désormais dépourvue de velléités d’ingérence et se positionnant au côté des démocrates. Encore une mauvaise histoire pour en­fants..

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