Survie

« Au Cameroun, la presse de qualité est vampirisée par la presse à gage »

rédigé le 1er février 2018 (mis en ligne le 16 avril 2019) - Thomas Noirot

Rencontre avec Jean-Bruno Tagne, journaliste dans la presse écrite (ancien responsable du service politique au quotidien Le Jour) et audiovisuelle (il a animé des émissions radio avant de présenter « La Grande Interview », sur la chaîne télé Canal 2 International), et ancien membre du Conseil National de la Communication (CNC, plus ou moins équivalent du CSA en France).

Jean-Bruno Tagne, en février 2018

Billets d’Afrique : La presse camerounaise traite-elle de la responsabilité historique de la France dans la situation économique et politique du pays ?

Globalement la presse camerounaise en parle. C’est souvent pour dire que ce pays depuis son indépendance en 1960 est gouverné par des fantoches. Des gens qui ont été installés par la France pour continuer à protéger ses intérêts. C’est vrai que parfois certains médias en font un peu trop au point qu’on frise la caricature. Ce qui a pour conséquence de déresponsabiliser les dirigeants actuels du Cameroun qui peinent à transformer un pays potentiellement riche, mais qui sombre dans la mauvaise gouvernance. Leur responsabilité doit absolument être engagée.

Depuis 2014, certains médias accusent Paris d’être la cause de certains « troubles » au Cameroun, des thèses qui circulent également beaucoup sur les réseaux sociaux, sans être étayées. Pour quelle raison ?

Effectivement on observe dans l’espace public camerounais une très grande facilité à voir la France derrière chaque drame. Beaucoup (et parfois des universitaires et leaders d’opinion) dès le début des premières attaques de Boko Haram dans l’Extrême-Nord du pays ont vu l’ombre de la France derrière cette nébuleuse. La crise qui sévit dans les régions anglophones du Cameroun depuis plus d’un an déjà est également, pour certains Camerounais, un coup de la France. Pour quelle raison ? Eh bien, parce que la France voudrait faire tomber le président Biya ! Evidemment tout ça est ridicule parce que la France, objectivement, n’a aucun intérêt aujourd’hui à renverser un président docile qui n’a jamais été une menace pour ses intérêts. Tout cela relève du pur fantasme. Mais cela arrange les dirigeants camerounais. Si des médias, pour je ne sais quel intérêt, réussissent à faire croire au petit peuple que s’il n’a pas de l’eau, de l’électricité, des emplois, des routes, etc. ce n’est pas à cause de ses dirigeants mais plutôt à cause de l’ancienne métropole, eh bien c’est tant mieux pour eux. C’est une illustration du sentiment anti-français parfois caricatural dont je parlais, qui tend à déresponsabiliser les dirigeants camerounais.

Aujourd’hui, peut-on considérer que la presse camerounaise est libre et pluraliste ?

Il y a incontestablement une certaine liberté dans la presse camerounaise. L’époque de la grande censure et de la grande répression des journalistes semble révolue. Il y a une telle pluralité dans les médias que parfois on s’y perd. Et c’est bien là le vice du pouvoir de Yaoundé. On a laissé prospérer toutes sortes de publications au point que la presse de qualité est vampirisée par la presse à gage. C’est elle qui a pignon sur rue, instrumentalisée par des pontes du régime.

Les mesures prises contre Afrique Medias par le CNC, dont vous étiez membre, relèvent-elles d’une censure politique ? Pourquoi ce média et pas d’autres ?

Le CNC est une institution prévue par la loi. Et dans le texte qui réorganise cette institution, il y a une batterie de sanctions qui peuvent être infligées à des médias ou à des journalistes qui auraient pris des libertés avec la déontologie journalistique. Ce n’est pas une exclusivité camerounaise. La télévision dont vous parlez avait été jugée coupable de fautes déontologiques. Elle n’est d’ailleurs pas la seule. De nombreux autres médias ont été sanctionnés par le CNC. Il ne s’agit donc pas de censure. Je rappelle que les décisions du CNC sont susceptibles de recours devant un juge administratif. Certains médias sanctionnés par le CNC ont fait des recours et ont eu gain de cause.

Comprenez-vous que votre nomination au CNC, sur décision présidentielle, ait été perçue comme un ralliement de votre part au pouvoir ?

Ce sont des commentaires qui ne reposent sur rien. J’avais été nommé à l’époque par le président de la République, effectivement, sans que je sache pourquoi. Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’une tentative d’obtenir un ralliement et je me demande bien à quoi. Qui suis-je, pour qu’on veuille me rallier au pouvoir ? Le mandat des membres du CNC est de trois ans, renouvelable une fois. Après trois ans, celui qui m’avait nommé n’a pas cru devoir reconduire mon mandat. Ne me demandez pas pourquoi. Je suis parti du CNC comme j’y étais entré trois ans plus tôt : sans préavis.

A l’approche de la présidentielle, on a l’impression que la pression sur les journalistes monte. Des confrères vous ont reproché d’avoir diffusé dans votre émission du 31 décembre, suite au discours des vœux du président Paul Biya, un extrait du discours de vœux de deux des principaux candidats déclarés : cette pratique, courante en France, vous a été reprochée comme une « faute déontologique ».

J’ai en effet lu sur les réseaux sociaux que j’aurais commis une faute déontologique. Ainsi donc, donner la parole à des hommes politiques dans un contexte de pluralisme politique serait devenu une faute déontologique ! les bras m’en tombent. Je l’ai fait de manière si naturelle que si c’était à refaire, je n’hésiterais pas. Le pluralisme nous impose de donner la parole à toutes les tendances politiques. On ne va pas réinventer le journalisme au Cameroun.

Plus récemment, votre émission La Grande Interview, dans laquelle vous receviez un autre candidat le 16 janvier, a été annulée quelques minutes avant le début du direct, alors que la bande annonce était diffusée depuis 2 jours, et la direction de la chaîne a voulu se justifier en parlant d’une invitation non validée par voie hiérarchique. L’affaire a fait grand bruit sur les réseaux sociaux, de nombreux Camerounais y voyant une « censure » et appelant à boycotter Canal 2 International, où vous avez perdu votre fauteuil de directeur adjoint en charge de l’information. Ce qui est devenu « l’affaire Jean-Bruno Tagne » est-elle une récupération par les opposants au régime ou au contraire une auto-censure, voire le résultat de pressions en haut lieu ?

Je me suis interdit pour l’instant de commenter cette affaire absolument malheureuse. Je me donne le temps nécessaire de savoir ce qui s’est passé, qui a fait quoi, pourquoi et c’est une fois que j’aurai tous ces éléments que je pourrai avoir une réaction appropriée. Pour l’instant je regrette comme tout le monde que cette émission n’ait pas eu lieu. Je peux comprendre la colère des téléspectateurs, mais je ne partage pas l’appel au boycott de la télévision qui m’emploie encore.

Propos recueillis par Thomas Noirot

Les réseaux sociaux contre le pouvoir

Comme partout, le développement exponentiel de l’internet grâce à la téléphonie mobile a boosté l’utilisation de certains réseaux sociaux (Facebook, Whatsapp, Twitter…), ouvrant de nouveaux canaux de diffusion de l’information et de l’intox. Peu après la catastrophe ferroviaire d’Eseka, qui avait endeuillé le pays le 21 octobre 2016 (voir Billets n°262, novembre 2016) et déchaîné la colère populaire sur les réseaux sociaux, le président de l’Assemblée nationale Cavaye Yéguié Djibril avait déclaré dans son discours d’ouverture d’une session parlementaire : « Aux autorités compétentes, il est temps d’organiser la traque, afin de débusquer et de mettre hors état de nuire ces félons du cyberespace ». Ce ponte du régime voyait dans ces outils de communication « de véritables fléaux sociaux  », une « nouvelle forme de terrorisme, toute aussi insidieuse », ne visant qu’à « déstabiliser le Cameroun » (Ecofin, 10/12/2016). Un mois et demi plus tard, mais cette fois en lien avec les importantes manifestations qui avaient commencé à secouer les régions anglophones, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement Issa Tchiroma déclarait sans sourciller : « À ceux-là qui entreprennent d’utiliser les avantages de communication qu’offrent les médias sociaux pour désinformer les opinions publiques, dénaturer les faits et inciter à la haine, au désordre et à la violence, le gouvernement adresse une mise en garde ferme, à savoir que l’État mettra tout en œuvre par ses propres moyens et grâce à l’assistance de ses pays amis, pour les traquer, les débusquer, les arrêter et les renvoyer devant nos tribunaux  » (koaci.com, 12/12/2016). Evidemment, on aimerait en savoir plus sur « l’assistance des pays amis », surtout ceux qui, comme la France, ont les moyens de mettre en place une surveillance généralisée des modes de communication électronique (cf. Billets n°226, juillet 2013).

Médias au diapason

Dans les régions anglophones, le pouvoir camerounais a, comme d’autres dictatures récemment (Tchad, Gabon, Congo-B, RDC..), cherché à faire taire les réseaux sociaux en coupant internet lors des épisodes récents de contestation et de répression. Mais comment faire taire une presse supposée libre ? Tout simplement en « invitant » la presse à ne plus donner la parole aux contestataires. C’est ce que le ministre de la Communication Issa Tchiroma n’a pas hésité à faire, en septembre, alors qu’un appel à la sécession circulait pour le 1er octobre (cf. Billets n°271, octobre 2017). La journaliste Carole Yemelong a demandé, le 30 septembre sur l’antenne de Canal 2, au ministre pourquoi cette consigne de « [ne plus donner] la parole à certains Camerounais ». Tout simplement « parce qu’ils veulent détruire notre nation (…) Vous donnez la parole à ceux qui veulent diviser la nation. Eh bien ma foi demain vous ne serez plus là !
- C’est une menace, Monsieur le Ministre ?
- Je ne vous menace pas, je vous dis ce que vous devez faire. Ce n’est pas une menace. Mais vous devez comprendre qu’à donner la parole aux sécessionnistes, je fermerai votre télévision. Ce n’est pas plus compliqué que ça. La nation doit rester ferme, unie
 » [1]. A en juger par les déboires récents de Jean-Bruno Tagne, la direction de Canal 2 semble avoir entendu ce message « d’unité », du moins concernant la présidentielle à venir cette année. Il y a sept ans, avant la dernière « réélection » de Biya, le même Tchiroma, à la même fonction, avait fait distribuer un « guide pratique du journaliste et des autres opérateurs du secteur de la communication sociale » pour garantir le « déroulement conforme des actions médiatiques dans le cadre de la présidentielle du 9 octobre 2011 ». Il y appelait notamment « l’attention de la presse (...) sur la nécessité du respect des exigences professionnelles et déontologiques devant guider le traitement de toute information afférente à la couverture de la présidentielle  » (Billets n°206, octobre 2011). Au Cameroun, pays stable, on garde le même président, les mêmes ministres, et la même déontologie.

[1voir l’extrait sur cameroun­info.net, 30/09/2017

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 274 - février 2018
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