Survie

« On est dans une forme de recolonisation inédite »

rédigé le 5 mars 2018 (mis en ligne le 29 octobre 2018) - Etienne Chomarat, Hamid Mokaddem

Professeur agrégé de philosophie à l’Institut de formation des maîtres de Nouméa, Hamid Mokaddem vit et travaille en Nouvelle-Calédonie depuis 1989. Il mène des travaux de recherche, d’édition et des actions culturelles et politiques. Après plusieurs ouvrages, il vient de publier Yeiwéné Yeiwéné, Construction et Révolution de Kanaky (Nouvelle-Calédonie) [1]. Entretien.

Billets : Qui était Yeiwéné Yeiwéné ? Comment a-t-il contribué au mouvement kanak ?

Yeiwéné Yeiwéné était un militant qui, avec Jean-Marie Tjibaou et Éloi Machoro, a marqué dans les années 1980 l’irruption du peuple kanak sur la scène internationale. Yeiwéné et Tjibaou ont tous deux été assassinés en 1989 par Djubelly Wéa, un autre militant indépendantiste, pour avoir signé l’accord de Matignon.

Le prisme médiatique et la mémoire collective ont fait passer Yeiwéné pour le lieutenant ou le bras droit de Jean-Marie Tjibaou alors qu’il avait autant de carrure et d’envergure.

Il fit partie du mouvement des foulards rouges, a été emprisonné pour avoir traduit et diffusé un tract par la poste où il travaillait, puis devint membre de l’Union Calédonienne (UC) et du FLNKS [2]. Il a fait en sorte de développer et décentraliser les circuits de communication et a formé des pilotes kanaks. C’était un révolutionnaire et en même temps un constructeur.

Quelles ont été ses prises de positions et actions vis-à-vis de la France ?

Les trajectoires de Yeiwéné, Tjibaou, et Machoro, parmi d’autres, ne sont pas dissociables de celle du peuple kanak dans ses rapports de force avec la puissance administrante, la France. Ils passent d’une carrière politique classique, de militant, à une carrière d’homme politique d’envergure nationale. Ils deviennent des « guides » politiques et leurs actions correspondent à celles du peuple.

Par exemple, dans les années 1970, Yeiwéné participe aux manifestations de rue et aux barrages contre la puissance française, puis en 1983 et 1984, au boycott actif du statut « George Lemoine » [3]. C’est là qu’ont commencé ce qu’on a appelé « les événements ».

Après il rentre dans les institutions, mais il n’est pas le seul, c’est un mouvement collectif. Il représentera le FLNKS, présidera la région de l’île Loyauté... Il y a sans arrêt une oscillation entre action de terrain et gestion des institutions. Ces trajectoires expriment un mouvement collectif de fond : l’émergence et la constitution de ce qui est appelé maintenant le peuple kanak et la Kanaky.

Pourquoi écrire ce livre aujourd’hui ?

Beaucoup de travaux ont été faits sur les leaders politiques kanaks, Jean-Marie Tjibaou entre autres, mais rien sur Yeiwéné Yeiwéné, ni sur Éloi Machoro, ou sur Djubelly Wéa. Il s’agit donc de faire connaître son travail, surtout pour la relève, les jeunes kanaks, qui ne connaissent pas cette histoire occultée. On a besoin de ces points d’appui, de repères pour mieux construire le devenir souverain.

Enfin, et la conclusion du livre s’ouvre là-dessus, en miroir, ce qu’il se passe là-bas, c’est l’inconscient de ce qu’il se passe en France et dans le Tout-monde, pour reprendre Edouard Glissant. Ce n’est pas dépassé, ça éclaire les problématiques de centre et de périphérie, de marge, ce qu’est une révolution, un peuple, une construction.

Quel est votre point de vue vis-à-vis de la géopolitique aujourd’hui et notamment du référendum ?

Avant j’étais un peu nuancé et modéré, je jouais le jeu de la carte politique du destin commun, du contrat social entre le peuple kanak et les autres communautés, ce qui était le sens des accords de Nouméa de 1998. Maintenant j’ai une analyse plus centrée sur la géopolitique. On ne peut pas décontextualiser ce que la France fait dans le Pacifique Sud de sa politique au niveau planétaire. Malgré les nouvelles appellations (collectivités et départements d’outre-mer), ce sont des colonies. La France est présente en Afrique, en Océanie, dans les Antilles et le Pacifique par ces collectivités-là. En Kanaky, le peuple autochtone a fait la révolution et revendiqué sa souveraineté. Or, c’est classique, la France veut que ça se passe « bien » de peur que ça constitue un modèle et donne des idées à d’autres. Si la France joue le jeu de la paix civile, de la neutralisation, c’est pour des intérêts géostratégiques, notamment avoir une main mise sur les zones maritimes (zone économique exclusive) qui lui amènent une puissance territoriale très importante.

Au niveau géopolitique, je pense qu’on est dans une forme de recolonisation inédite perverse, subtile et raffinée ; la France ayant inventé un dispositif juridique et politique dans lequel se trouvent coincés les représentants du peuple kanak, notamment par l’accord de Nouméa, dispositif astucieux qui oblige les gens à négocier, notamment par les élections. Il y aurait une analyse à faire, qui n’est faite par aucun intellectuel, pour démontrer que le corps électoral fait continuité avec le code de l’indigénat. On a substitué des règles de marginalisation, de violence physique, par des règles de code électoral avec lesquelles les individus sont obligés de composer. C’est une recolonisation subtile au niveau du droit, de l’économie, de la démocratie, des modèles formels institués.

Au fond c’est une forclusion (Jacques Lacan, Frantz Fanon) de la souveraineté de la Kanaky par ce mécanisme d’appareil institutionnel mis en place par la puissance administrante. Les inégalités restent les mêmes. 99 % des prisonniers sont des Kanaks, par exemple. Il y a eu des choses faites pour endiguer les inégalités, mais celles-ci sont structurelles. Aujourd’hui, le seul mode d’émancipation qu’on propose ce sont des élections. Or il s’agit d’un mécanisme de négociation avec ses règles formelles dans lesquelles sont minorisés les Kanaks du fait du niveau démographique. La seule porte étroite proposée c’est le référendum pour le transfert de souveraineté. C’est une manière très astucieuse de dévier les enjeux réels, la société civile réelle, dans des mécanismes dans lesquels la plupart des Kanaks ne se reconnaissent pas.

Propos recueillis par Etienne Chomarat

[1Editions Expressions et La Courte Echelle / Transit, qui ont créé la collection Kanaky / Calédonie.

[2Front de libération nationale Kanak et socialiste, coa­lition de partis créée en septembre 1984 qui porte la re­vendication indépendantiste

[3Ce nouveau statut prévoyait certes une autonomie plus grande pour la Nouvelle-Calédonie mais intégrait dans le corps électoral les personnes récemment installées sur le territoire, alors que les indépendantistes demandaient à ce qu’il soit restreint aux Kanaks et non-Kanaks nés ou ayant un ascendant né en Nouvelle-Calédonie.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 275 - mars 2018
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