Survie

Plus dur sera le mur

rédigé le 4 mars 2018 (mis en ligne le 21 avril 2018) - Mathieu Lopes

À l’heure où nous terminons ce numéro de Billets d’Afrique, les médias ont annoncé une attaque à Ouagadougou qui a ciblé l’ambassade de France au Burkina Faso ainsi que l’État-­major des armées du pays. Le ministre de la Sécurité burkinabè a avancé l’hypothèse que l’attaque visait une réunion de la force G5 Sahel, dernier paravent africain en date des velléités militaires françaises dans la région. Rap­ pelons que l’indépendance de cette force est telle que Macron avait annoncé avant même son élection qu’il la « réunirai[t] le plus rapidement possible » (Billets n°269, juillet 2017). Le 15 janvier dernier, c’est la ministre française des Armées, Florence Parly, qui « réuni[ssait] ses homologues de la force militaire conjointe des pays du G5 Sahel » (RFI, 15/01). Cette attaque, aussitôt qualifiée de « terroriste » au vu de l’identi­té du groupe qui l’a revendiquée, était véritablement dirigée contre une cible militaire, en s’en prenant conjointement à la France et à l’armée burkinabè. L’habituelle proximité des ambassades françaises avec les lieux de pouvoir des pays françafricains facilite d’ailleurs les choses pour ces groupes armés.
Ce mois­-ci, grâce à cette proximité, les représen­tants de la France au Tchad n’ont donc pas pu man­quer de constater la répression qui s’est encore abattue sur les manifestant.es protestant contre le dic­tateur Idriss Déby et ses dernières mesures austéri­taires. L’éternel ami de la France a une nouvelle fois mis à profit le prétexte de la lutte contre le terrorisme pour interdire toute manifestation, emprisonner par centaines, suspendre des partis d’opposition... Nul doute que les formations dispensées en octobre der­ nier par les CRS français à leurs homologues tcha­diens ont été bien utilisées.
Au­-delà de l’immoralité, le soutien français à Déby comme aux autres dictateurs est aussi irrationnel pour ce qui est de la sécurité. Bien plus que l’idéologie reli­gieuse, la pauvreté et l’absence de perspectives de changement restent les moteurs de recrutement prin­cipaux des « groupes terroristes ». En continuant de renforcer ainsi des régimes vampires qui drainent leurs propres peuples, comment imaginer que les co­lères ainsi générées de se retourneront pas d’une ma­nière ou d’une autre contre le bloc que forme depuis des décennies la France avec ces pouvoirs autoritai­res ?
Mais ce qui est vrai avec les dictatures risque aussi de se vérifier avec les « démocra­ties » néolibérales, comme celles qu’on trouve majoritairement en Afrique de l’Ouest. Ainsi, l’écono­miste sénégalais Ndongo Samba Sylla, reçu ce mois­-ci en tournée dans les groupes locaux de Sur­vie, anticipe une radicalisation des luttes contre ces « alter­nances » qui ont supplanté les dictatures sans amener de meilleures conditions ma­térielles. Face à cette démocratisation de l’exploita­tion, les réactions populaires pourraient prendre des chemins progressistes mais aussi sombrer dans des ré­cupérations ethniques ou religieuses fondamenta­listes.
En parallèle, le combat africain contre le Franc CFA prend de l’ampleur et Ndongo Sylla anticipe que d’autres aspects de l’impérialisme français pourraient aussi en faire les frais. Entre les dirigeants militaires biberonnés au colonialisme et les entreprises shoo­tées aux taux de profits records réalisés sur le conti­nent, une quelconque moralisation des relations entre l’État français et ses anciennes colonies est bien peu probable. La chute pourrait être brutale. Seule l’orientation des luttes en Afrique et en France pour­ rait changer la donne pour les peuples.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 275 - mars 2018
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