Survie

Massacre de Thiaroye : dessine-moi un mensonge d’état

rédigé le 1er mai 2018 (mis en ligne le 1er mars 2020) - Thomas Borrel

Une bande-dessinée publiée le 2 mai retrace le combat de l’historienne Armelle Mabon pour faire toute la lumière sur le massacre colonial de Thiaroye, au Sénégal.

Fin janvier, quelques jours avant la venue d’Emmanuel Macron, des activistes rebaptisaient le boulevard Général de Gaulle de Dakar en boulevard « Thiaroye 44 ». L’action passa évidemment inaperçue en France, puisque le président français n’était pas encore arrivé au Sénégal, mais aussi et surtout parce que le nom de Thiaroye ne dit pas grand chose à la plupart des Français.

Thiaroye, du nom d’une banlieue de Dakar où était installé un camp de l’armée française, est devenu le 1er décembre 1944 le nom d’un massacre colonial. Et, depuis plus de 70 ans, c’est celui d’un mensonge d’État : maquillage de documents officiels, production de fausses preuves, dissimulation d’archives... pour cacher le nombre de morts, mais également la préméditation du crime par les autorités militaires et politiques françaises sur place, avec la bienveillance de Paris. Des centaines de tirailleurs, qui réclamaient le versement de l’intégralité de leur solde avant d’être démobilisés, ont été massacrés de sang-froid ; mais l’histoire officielle n’a retenu que 35 morts, et maquillé une revendication légitime et pacifique en mutinerie armée motivée par l’appât du gain. C’est cette machination que raconte la bande dessinée « Morts par la France », de Pat Perna et Nicolas Otero, qui vient d’être publiée aux Arènes - XXI.

La BD raconte une histoire dans l’Histoire : le parcours personnel de l’historienne Armelle Mabon, qui s’est battue quasiment seule en France pendant plus de 20 ans pour faire la lumière sur ce crime auquel elle s’est confrontée presqu’accidentellement au cours de sa thèse. On pourra regretter une trop forte personnalisation (il faut pourtant reconnaître à la « vraie » Armelle Mabon sa détermination, en dépit de son isolement académique), sur laquelle l’intéressée n’a d’ailleurs pas eu son mot à dire. Mais ce choix scénaristique a un intérêt : il permettra au lecteur qui ne connaît pas ce mensonge d’Etat de le découvrir progressivement, de partager la colère légitime d’Armelle et de réaliser avec elle l’ampleur des dissimulations auxquelles l’Etat français a pu s’adonner pour construire, à Thiaroye comme dans l’ensemble de sa politique coloniale et néocoloniale, un mythe dans lequel se complait notre ignorance collective.
Malgré un ou deux clichés pour l’illustration (« Vous savez ce que l’on dit des Blancs, en Afrique ? Ils ont tous des montres mais aucun n’a le temps... »), cette BD parvient à faire plonger dans la complexité du sujet – et dans la nuance, par exemple en rappelant que des sous-officiers blancs avaient à coeur de défendre leurs compagnons d’armes – sans perdre en rigueur historique sur les faits, sur lesquels Pat Perna a également publié un article dans la revue XXI l’été dernier.

Thomas Borrel

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 277 - mai 2018
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