Survie

Pédagogie coloniale

rédigé le 7 mai 2018 (mis en ligne le 14 mai 2018) - Marie Bazin

Le 4 novembre 2018 se tiendra le référendum d’autodétermination de Kanaky, avec la ques­tion suivante

« Voulez­-vous que la Nouvelle­-Ca­lédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? ».

Une question claire, binaire, qui a priori ne prête pas à confusion, si tant est que soit ex­ pliqué ce que signifie « la pleine souveraineté ». C’est justement tout l’enjeu des prochains mois : informer sur les enjeux du vote, mobiliser le corps électoral pour qu’il se rende aux urnes, préparer l’après-­réfé­rendum quel qu’en soit le résultat.

Jusqu’à présent indépendan­tistes et non­-indépendantistes se sont réunis autour de la table à date régulière pour discuter de « l’avenir institutionnel » de Ka­naky et organiser le référendum, sous l’oeil vigilant d’un Etat fran­çais à la fois juge et parti. Aujourd’hui, alors que les principaux points de discussion ont fait l’objet de compromis (la composition du corps électoral, la for­mulation de la question posée, l’observation du scru­tin par l’ONU...), c’est donc le temps de la campagne politique qui s’ouvre, où l’arme principale n’est plus le droit mais la communication.

La France l’a bien compris et en a informé le Co­mité des signataires de l’accord de Nouméa : une « campagne de communication de l’Etat » sera mise en œuvre « à l’occasion de la consultation ». Outre les in­formations habituelles concernant l’organisation du scrutin, la campagne aura pour objectif de « rappeler l’histoire de la Nouvelle­-Calédonie et des accords par une campagne pédagogique ». Quand on sait comme il est difficile en France de tenir un discours de vérité sur la réalité de la colonisation et d’en enseigner l’his­toire, le projet d’une « campagne pédagogique » me­ née par la puissance coloniale dans sa colonie semble proprement insensé. On pourrait presque en rire, s’il ne s’agissait pas de l’avenir d’un peuple colonisé dont le passé et le présent est profondément meurtri par cette domination. On pourrait presque ne pas y croire, si le contexte n’était pas celui d’une revendica­tion du territoire voire d’une remise en cause du bien fondé du référendum par certains élus français Mais le culot du colon n’a pas de limite. Juste avant le déplacement d’Emma­nuel Macron en Kanaky, avec une étape prévue sur l’île d’Ouvéa, lieu d’un véritable massacre colo­nial, l’Elysée a fait savoir que le chef de l’Etat voyait son rôle comme celui d’un « passeur d’Histoire et de mémoire ». L’entreprise de réécriture de l’histoire et du présent est donc bien réelle, proba­ blement d’autant plus assumée et affirmée que l’Etat colonial se sent attaqué. La lutte pour l’indépendance de Kanaky a fini par aboutir à un référendum d’auto­-détermination, la vérité sur le massacre d’Ouvéa com­mence à émerger, et plus largement des personnes et collectifs travaillent sans relâche pour faire connaître l’histoire coloniale, à l’instar de la campagne « Faid­herbe doit tomber », pour dénoncer les crimes colo­niaux et néo­coloniaux, pour exiger la fin de l’impunité et du secret. Autant de brèches et d’en­ tailles dans le récit national. Gageons que la « pédago­gie » officielle ne parviendra pas à les refermer.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 277 - mai 2018
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