Survie

In­ternational Thief Thief

(mis en ligne le 24 juillet 2018) - Thomas Noirot

L’image a amusé : mardi 3 juillet, lors de son voyage au Nigeria, Emmanuel Macron s’est ren­du au Shrine, night­-club de Lagos tenu par deux enfants de Fela Kuti (1938-­1997). Son fils Femi Kuti s’est réjoui : « [L’événement] justifie le combat de mon père, il justifie la reconstruction du Shrine après sa mort. A l’époque, beaucoup nous critiquaient, affir­mant que le Shrine n’était qu’un lieu de fumeurs de joints et de voyous. Qu’un président français vienne au­jourd’hui est un acte symbolique et politique très fort » (Le JDD, 6/07). Emmanuel Macron a bien saisi l’oppor­tunité de capitaliser sur cette symbolique : le président jeune, branché, qui déroule à loisir son discours sur le « nouveau récit » à construire entre Européens et Africains, car bien sûr « les leaders euro­péens ne sont pas là pour donner des leçons aux leaders africains. Il faut construire le futur de l’Afrique, ici en Afrique ». Mais si possible avec les entreprises fran­çaises : le Nigeria est tout de même le premier parte­naire commercial de la France en Afrique, loin devant les économies atrophiées des pays francophones, vic­times de décennies d’ingérence françafricaine. Et – bien sûr sans donner de leçon – il n’a pas hésité à ins­trumentaliser l’image du père de l’afrobeat, en s’adres­sant à la salle : « Je veux vous rappeler Fela. Il n’était pas seulement un musicien, il était aussi un politicien au sens large. Il était un politicien parce qu’il voulait changer la société. Alors si j’ai simplement un message pour les jeunes ici au Shrine ce soir, oui la politique c’est important, oui, soyez engagés ! »
Dans les deux pays qui partagent les plus longues frontières avec le Nigeria, la jeunesse aimerait le prendre au mot. Au Cameroun, ceux « de [sa] génération », comme il aime à dire, n’ont connu que le règne de Paul Biya, qui a officialisé quelques jours plus tard son inten­tion de rester sur le trône : le suspense lié à l’élection présidentielle, prévue le 7 octobre, c’est le nombre de morts en cas de contestation des résultats, et la durée de la coupure d’internet et des réseaux sociaux que le régime ordonnera à Orange et ses concurrents. Et au Ni­ger, 26 leaders de la société civile, qui considèrent aus­si que « la politique c’est important », ont été mis en taule pour avoir voulu organiser des manifestations contre une loi de finances qui instaure de nouvelles taxes et va gonfler les profits des opérateurs télé­ phoniques, Orange en tête. A Niamey, le procès de 19 de ces militants devait justement se tenir le matin même du show de Macron au Shrine, mais a été reporté d’une semaine : jusqu’à 3 ans de prison ferme furent requis contre cer­tains d’entre eux (ils seront fixés sur leur sort le 24 juillet). Le 2 juillet, Karim Tanko, de l’Union des jeunes pour la protection de la démocratie et les droits de l’homme, était à son tour arrêté. Mais ce n’est sans doute pas cette jeunesse qui intéresse Macron ? Fela Kuti, qui a aussi payé son engagement par de la prison, sortait en 1979 son légendaire « I.T.T. ­ In­ ternational Thief Thief » : ce tube, en français « voleur, voleur international », dénonçait les leaders corrom­pus, dont le président nigérian de l’époque Obasanjo, mais aussi et surtout les corrupteurs et pillards de son pays, en ciblant nommément le géant de la téléphonie International Telephone and Telegraph corp. (I.T.T). Alors comme dirait Macron, « je n’ai pas à donner de leçons », mais puisqu’il prétend chercher l’inspiration chez Fela, il devrait réécouter cette chanson en boucle, en s’interrogeant sur le rôle de l’État qu’il di­rige et qui contrôle 23 % du capital d’Orange

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 279 - juillet-août 2018
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