Survie

Les damnés de l’outremer

(mis en ligne le 22 octobre 2018) - Mathieu Lopes

Demain, Kanaky (épouse Calédonie) se rendra au tribunal qui décidera peut-être de son divorce. Elle fut mariée de force il y a bien longtemps et subit depuis viols et violences par son mari. Celui-ci lui a confisqué ses affaires et lui dicte comment elle doit parler, s’habiller et penser. Elle a toujours affirmé son refus, protesté et même parfois porté des coups. Pour la punir, le mari a usé de la ceinture et des poings. Elle en garde des cicatrices qui zèbrent son corps. Elle a même une fois failli y rester.

Suite à sa dernière révolte, le mari l’a une nouvelle fois frappée, s’est assis et a soupiré. « Tu ne veux rien entendre et même la cravache ne te résigne pas, allons au tribunal pour régler cette histoire. On fera ça en famille : ce sont nos enfants qui seront les jurés. Plaide ta cause, demande la séparation et laissons la justice décider. » Le mari a convoqué ses amis les notables, la femme quelques proches et ils sont tombés d’accord. La date du procès a été fixée. Elle a réuni les enfants pour leur expliquer la situation. Les plus grands avaient vus plusieurs fois les coups s’abattre sur leur mère, les plus jeunes ne se souvenaient parfois que des cris. Certains ont toujours préféré leur père et n’ont jamais rien voulu voir.

Le procès a été plusieurs fois reporté. Le mari a réussi a introduire bon nombre de ses cousins dans le jury et plusieurs de ses amis ont été dépêchés auprès de la femme pour la dissuader d’aller jusqu’au bout. « Pense un peu à l’histoire partagée, au destin commun. Comment feras-tu toi qui a toujours été enfermée et qui ne possède rien ? C’est grâce à ton mari que tu as un toit et la télévision. Tu n’as vraiment pas de quoi subvenir à tes besoins ! » Ces mises en gardes ont dûment été transmises aux enfants pour les prévenir de ce qui attendait leur mère s’ils décidaient du divorce de leurs parents. Elle a confiance en ses enfants mais elle sait aussi que les arguments ont pu porter.

Ces arguments qui désignent sa dépendance à elle ne sont en fait que l’aveu des besoins de son mari. Elle se souvient encore de sa vie d’avant, où sans lui elle s’en sortait très bien. Elle est consciente de sa force, malgré sa présence elle n’a pas oublié comment voler de ses propres ailes qui seront plus légères quand il sera parti.

Elle sait malgré tout que l’issue du procès est incertaine. Rares sont les femmes qui obtiennent gain de cause devant les tribunaux. Avec le temps, le mari s’est arrangé pour que ses cousins soient plus nombreux que leurs enfants dans le jury, et puis il connaît bien les greffiers, les juges et les gendarmes, qui sont prévus en nombre. Avec le temps il a aussi cherché à faire bonne figure pour sauver les apparences auprès des enfants. Il a fait plein de promesses, a essayé de faire croire qu’il pouvait devenir un mari modèle, grand prince généreux en public, mais tout-puissant en coulisses.

Elle est tiraillée. Pourquoi ne pas déserter ce traquenard et par son absence dénoncer les magouilles de son époux ? Même avec le divorce, les sévices qu’elle a subis resteraient impunis. D’un autre côté, cela reste une opportunité et les bleus sur son corps lui rappellent qu’elle l’a durement gagnée. Elle pourrait faire mentir les sondages et les statistiques. Quand bien même le verdict ne serait pas en sa faveur, les muscles de son corps meurtri, par la tension accumulée, pourraient encore réserver des surprises à son mari. Son histoire l’a faite ainsi.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 281 - octobre 2018
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