Survie

Rudiments de campagne anti-indépendance

Image extraite du reportage {Aujourd'hui s'est tenu le meeting du FLNKS à Ouégoa malgré un mouvement de contestation de la part de certains de ses habitants qui veulent rester dans la France} sur la chaîne Caledonia
(mis en ligne le 22 octobre 2018) - Rachel Leenhardt

Les deux principales formations de droite, Les Républicains locaux, parti héritier du Rassemblement pour la Calédonie dans la République de Jacques Lafleur, et Calédonie Ensemble, parti concurrent créé en 2008, ont en commun d’être anti-indépendantistes, de considérer la consultation du 4 novembre comme une formalité, et de mener une campagne basée sur la peur. Il s’agit de dissuader les velléités d’indépendance et de faire croire à l’impossibilité du projet, sans jamais proposer une alternative institutionnelle crédible de sortie de la société coloniale, dont ils sont, de fait, les premiers bénéficiaires.

Les Républicains calédoniens, à l’instar de leur sénateur Pierre Frogier ou de leur présidente Sonia Backès, revendiquent le maintien de la tutelle française comme leur raison d’être. A ce titre, ils ont claqué la porte du groupe de travail sur le chemin de l’avenir [1] (G10), refusant qu’il évoque l’hypothèse de l’indépendance et reconnaisse les ombres du passé colonial..

La colonisation pour seul horizon

Dans leur brochure « Pourquoi il faut voter non ! », Les Républicains prophétisent l’apocalypse en cas d’indépendance. « Sans la France, plus de nickel », « l’indépendance, c’est une rupture définitive avec la France », « les répercussions économiques de l’indépendance sont connues et très graves »... Les « arguments » avancés sont pour le moins grossiers, voire carrément mensongers, et nient purement et simplement l’histoire coloniale et les problèmes actuels de la société calédonienne, en particulier ses inégalités criantes, pour en faire un portait idyllique que tout le monde devrait vouloir prolonger. En voici quelques morceaux choisis :

« Depuis 30 ans, la Nouvelle Calédonie vit dans la paix et dans le développement. » Étonnamment, on peut lire un peu plus loin dans la même brochure : « 53 000, c’est le nombre de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté dans l’économie actuelle ». Précisons que ce chiffre correspond à 1/4 de la population de l’archipel et qu’il concerne principalement les Kanak.

« La Nouvelle-Calédonie dispose de l’un des meilleurs systèmes éducatifs du pacifique […] il garantit l’égalité des chances pour tous. » Une garantie tout relative, quand on sait que le seul avocat Kanak jamais diplômé l’a été en 2016 et que les Kanak (41 % de la population) ne représentent que 7 % des diplômés du supérieur [2].

« L’aide médicale permet aux plus pauvres de se soigner, ce qui est simplement impossible sans la France. » Pourtant, la sécurité sociale locale est déjà financée par les impôts locaux, de même que les minimas sociaux.

« Une rupture définitive avec la France […] plongerait la Nouvelle-Calédonie dans une situation de non-droit inédite dans son histoire. » L’affirmation de cet effondrement ne se base sur rien, quant à la nouveauté de la chose, encore faut-il admettre que le code de l’indigénat, appliqué de 1887 à 1947 et fondement juridique de la ségrégation, était une situation de droit… En somme l’argument phare de la droite coloniale, c’est que le pays a besoin de la France parce qu’il n’est pas capable de se gérer lui-même. Quand on sait que ce sont précisément ses partisans qui exercent le pouvoir en Nouvelle-Calédonie depuis un demi siècle, cela ressemble fort à un aveu d’incompétence.

Le vivre-ensemble à ma façon

Philippe Gomès, chef de file de Calédonie Ensemble et député de Nouvelle-Calédonie siégeant à l’Assemblée nationale en France, est plus subtil. Mais s’il reconnaît la persistance d’inégalités, c’est pour mieux s’approprier le mérite des progrès réalisés : le besoin d’indépendance serait obsolète, puisque la réduction des inégalités est en cours grâce au travail politique des 30 dernières années. Bel accomplissement et belle promesse d’avenir. Il feint ainsi d’oublier que le rééquilibrage, inscrit dans les accords de Matignon de 1988 et encore largement insuffisant, a été arraché par les luttes indépendantistes des années 80, et non pas consenti de bonne grâce par l’État français ni les barons locaux.

S’il joue le jeu de la concertation avec les partis indépendantistes et la composante kanak de la société calédonienne, notamment au sein du G10, c’est tout à son bénéfice. Se félicitant de la signature d’une charte des valeurs calédoniennes et d’un bilan partagé des accords de Nouméa, - deux textes qui ont divisé le camp indépendantiste, il apparaît plus ouvert et plus pragmatique que les outranciers Républicains calédoniens, sa concurrence directe. Plus éligible, aussi, et justement les élections provinciales de 2019 approchent à grand pas. L’enjeu est de taille, car le nouveau Congrès, élu par les représentants des provinces aura à charge de décider, en cas de victoire du non, de la tenue des deux autres référendums prévus par les accords de Nouméa.

Mais derrière les apparences, il s’appuie sur une bonne couche de paternalisme. Il le sait, lui, que l’affaire est pliée. A propos de ces éventuelles consultations, Calédonie Ensemble considère qu’« une fois que la messe aura été dite à 70-30[%] [3], en 2 années, on ne va pas changer d’avis. » Quant aux Kanak, inutile de réfléchir par eux-mêmes, il a un programme pour eux : « Le 2e deuil à effectuer, c’est le deuil d’un pays pleinement souverain. […] il faut qu’ils acceptent, à l’échelle d’une génération, un partage définitif de souveraineté avec la France. » [4]

Et toujours l’indépendance qui menace ! Petit clin d’œil à la rhétorique françafricaine que nous connaissons bien, Philippe Gomès a par ailleurs déclaré lors d’un meeting à la tribu de Sarraméa : « Si c’est oui à Kanaky, dans les 10 ans, pas plus, on deviendra une colonie chinoise » (Libération, 09/10/2018). On attend encore de savoir en quoi la colonisation française est plus profitable que la colonisation chinoise…

[1Créé par le Premier ministre français, il rassemble des représentants des principaux partis politiques calédoniens pour discuter de l’avenir institutionnel du territoire.

[2Samuel Gorohouna et Catherine Ris, 25 ans de politique de réduction des inégalités, Revue Mouvement n°91, octobre 2017

[363 à 75%, c’est le résultat prévisionnel donné par deux sondages en faveur du non à l’indépendance.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 281 - octobre 2018
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