Survie

Make Empire great again

rédigé le 15 novembre 2018 (mis en ligne le 28 novembre 2018) - Thomas Noirot

Le 13 novembre, Donald Trump a encore créé la tempête sur Twitter, mais cette fois en taclant ironiquement la faible popularité d’Emmanuel Macron, son projet de défense européenne et le prix du vin français, avant de conclure « Make France great again » (traduction : Rendez sa grandeur à la France). Politiques et éditorialistes, en écho aux champions du monde de football, s’en sont bruyamment offusqués, comme pour lui donner raison d’avoir écrit dans le même élan que les Français sont « des gens très fiers ». L’anecdote ne nous apprend pas grand­-chose sur la psychologie du président états­-unien, ni sur sa relation diplomatique avec Emmanuel Macron. Mais elle révèle une fois de plus, par la façon dont elle a été traitée dans le débat public, à quel point l’histoire et les raisons de la « grandeur » française ne sont pas questionnées dans notre pays. Qu’un petit territoire puisse avoir une telle puissance ne s’explique, dans l’inconscient collectif, que par une « grande histoire » : un poncif solidement ancré dans notre imaginaire colonial. De quoi parle­-t­-on ? D’un petit territoire « métropolitain » d’environ 550 000 km2, soit une superficie comprise entre celles du Kenya et du Yémen, où vivent environ 65 millions de personnes (0,86 % de la population mondiale), soit une population comprise entre celles de la Thaïlande et de l’Italie. Et de la sensation d’héritage collectif d’un empire de plus ou moins 12 millions de km2 à son apogée, une superficie comprise entre celles des Etats­-Unis et de la Russie aujourd’hui, et environ 100 millions d’âmes (dont 60 millions hors métropole et sévèrement opprimées), soit environ 4 % de ce qu’on estime être la population mondiale d’alors – comme les Etats­-Unis aujourd’hui (4,3% de la population mondiale actuelle, à opposer aux 19,4 % représentés par la Chine...).
Mais la petite France veut toujours « rayonner » à l’international. Elle s’accroche aux confettis de son Empire, territoires « d’outre­mer » où se réveillent parfois des aspirations indépendantistes : qu’un premier référendum arraché de décennies de haute lutte mais organisé avec des listes douteuses aboutisse à la prolongation de la tutelle de Paris sur la Kanaky, et le président de la République exprime son « immense fierté » que « la Nouvelle Calédonie reste française ». Cette petite France entend toujours peser dans son pré carré africain, et s’opposer aux influences concurrentes d’autres géants impériaux : que les Russes développent leur présence en Centrafrique, et le ministre des Affaires étrangères est lâché pour aboyer jalousement sur les intrus. Elle entend enfin toujours rassembler sous les ors de la République des dizaines de chefs d’Etats et de gouvernement, à l’occasion d’un « forum sur la paix » précédé d’un déjeuner où sont conviés à la table d’honneur, entre autres criminels, le Congolais Sassou Nguesso, le Tchadien Idriss Deby, le Marocain Mohammed VI... Pactiser avec les pires despotes au nom de la paix, voilà au passage une façon singulière pour Emmanuel Macron de célébrer les 80 ans des accords de Munich, plutôt que le centenaire d’un fragile armistice.
Trump est connu pour ne pas réfléchir, mais la « grandeur » de la France reste un impensé partagé par l’ensemble du spectre politique français, aveuglé par un fantasme de puissance. C’est pourtant bien notre héritage de guerres d’invasion, d’exterminations menées de facto ou de façon organisée, de domination sanglante, qui fait la « grandeur » du trône élyséen dont se prévaut aujourd’hui celui que l’on surnomme Jupiter.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique  282 - novembre 2018
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