Survie

« Auchan dégage », et contre toute recolonisation

rédigé le 26 janvier 2019 (mis en ligne le 30 avril 2019) - Achille Maillé­-Dancourt

Guy Marius Sagna et ses camarades ont fait de la survivance de la colonisation française leur lutte principale. Ils visent les multinationales, les mesures économiques issues d’organismes internationaux, comme le FMI et la Banque mondiale, ou la politique commerciale euro­péenne. Rencontre.

Nous publions ici, avec leur autorisation, un condensé de l’interview publiée par le site bilaterals.org le 5/11/18, "« Nous devons édifier un rapport de force mondial des peuples contre les multinationales », affirme l’activiste sénégalais Guy Marius Sagna" (à lire sur https://www.bilaterals.org/?nous­devons­edifier­un­rapport­de).

Des Sénégalais en ont marre de la recolonisation de leur pays par le capitalisme français. Ils sont regroupés au sein de plusieurs collectifs citoyens comme France Dégage, Auchan Dégage, Non au Franc CFA, ou encore Non aux APE (Accords de Partenariat Economique entre l’Union européenne et les pays Afrique-Caraïbes-Pacifique). Pour eux, l’enjeu est de taille : il s’agit de la sauvegarde de la souveraineté économique du Sénégal, mais également des autres pays africains.

Auchan Dégage !

Le 16 octobre dernier, beaucoup d’entre eux se sont regroupés à Dakar pour manifester leur mécontentement contre la multinationale française de la grande distribution, Auchan, dont l’implantation grandissante au Sénégal menace des milliers de commerçants. D’autant plus qu’un autre grand distributeur tricolore, Carrefour, va lui aussi bientôt se déployer dans le pays. Cette invasion est bien entendu tout sauf nouvelle. Elle fait écho au début de la colonisation, quand « la France arrivait avec ses comptoirs commerciaux, eux-mêmes les ancêtres des grandes enseignes », rappelle Sagna. Le franc CFA est aussi connecté avec l’installation des grandes enseignes françaises « parce qu’il a été façonné de telle manière qu’il facilite les importations, mais également, il facilite les transferts d’argent », ajoute-t-il.

De plus, l’apparition sur le continent africain de nouveaux acteurs commerciaux chinois, indiens ou états-uniens a quelque peu changé la donne dans ce qui était, il y a encore peu, le pré carré français. Leurs parts de marché s’érodant, les Européens veulent mettre en place une politique commerciale agressive, via les APE, pour assurer la continuité de leur présence en Afrique, bien que pour l’instant, le Nigéria bloque toujours le processus du côté de l’Afrique de l’Ouest.

Ces enjeux sont donc tous liés. Tous ces combats représentent « des réponses diverses aux plans de recolonisation », précise l’activiste sénégalais.

« Seule la lutte libère ! »

« D’ailleurs, les commerçants du Sénégal, dont certains ont commencé à mettre sur pied des collectifs Auchan Dégage, ont dit qu’ils comprenaient maintenant pourquoi nous nous battions sur la question des APE », se réjouit-il. Selon lui, il est devenu clair à leurs yeux qu’il y a effectivement tout un rapport avec les APE, « qui préparaient la venue des grandes enseignes, ou plutôt les grandes enseignes préparaient la signature des APE ». Quand ces liens deviennent plus clairs, il est plus facile de parler de questions plus larges, comme le système impérialiste français et les relations franco-sénégalaises en général.

« Les fractions qui étaient peut-être les plus réactionnaires ou les moins intéressées par notre message sont aujourd’hui au devant de la lutte. Et justement, c’est elles qui vont être déterminantes dans le rapport de force à édifier, et non la minorité d’illuminés ou d’avant-gardes que nous sommes. C’est la population, les paysans, les commerçants, nos mamans qui sont directement menacés par Auchan »

Il se veut donc optimiste sur le futur, car ces « nouveaux soldats » donnent l’espoir que tout n’est pas « foutu » au Sénégal et en Afrique, et que la lutte va se poursuivre en s’amplifiant. « Il s’agit aujourd’hui d’arrêter d’interpréter le monde, d’interpréter l’Afrique mais il s’agit de la transformer. Et cette transformation-là passe par les ponts, passe par les relations à nouer entre nos organisations, avoir une feuille de route minimale, avoir un plan d’action minimal, pour que nous puissions coordonner nos actions », souligne-t-il. Et si construire des ponts au niveau national constitue une clé de cette lutte, l’activiste sénégalais veut aussi se mettre en réseau avec d’autres Africains opposés à la recolonisation et au rouleau compresseur néolibéral. « Quand les Maghrébins parlent de non à l’ALECA [Accord de libre-échange complet et approfondi avec l’Union européenne, ndlr], que nous, organisations du Sénégal, [puissions] se faire la caisse de résonance de cette revendication au Sénégal, pour que les autorités marocaines ou tunisiennes, qui sont au Sénégal, sachent que, nous au Sénégal, [...] nous disons non à l’ALECA, même sans être des Marocains, des Tunisiens [...]. Et vice versa [...]. Nous sommes menacés par le même mal, par le même système ». Pour Sagna, « ce qui est à bâtir, c’est l’unité africaine des peuples, et non l’unité africaine des cartels de présidents, qui sont en réalité soumis à l’impérialisme. (…) Et bien sûr, parallèlement cela devra se faire en coordination avec des organisations dites du Nord. C’est comme ça, je crois, qu’on va bâtir, consolider et renforcer l’internationalisme nécessaire à l’édification d’un rapport de force mondial des peuples contre les multinationales ».

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