Survie

Inlassable

(mis en ligne le 8 mai 2019) - Mathieu Lopes

Depuis la poignée de militant.es de Survie qui ont tenté d’alerter l’opinion en France dès 1993, les générations se sont succédées. Pour beaucoup, le génocide des Tutsis et la complicité de l’État français continuent de susciter une impérieuse nécessité de lutter. Il s’agit parfois d’animer des soirées d’information, de rechercher, de documenter, d’empêcher les décideurs français de l’époque de tourner en rond, de se tenir aux côtés des rescapé.es ou encore de consacrer des fractions de vie à un travail conséquent sur d’épais dossiers judiciaires.

On y revient toujours. Parce qu’on ressent le devoir de tenter de soulager certain.es rwandais.es qui ont survécu au génocide d’une partie de leur incommensurable fardeau. Parce qu’on a la rage contre un État, des politiciens, des militaires qui ont eu suffisamment de mépris pour des vies humaines et noires pour les considérer comme quantités négligeables ou, pire, comme ennemis. Parce que quelque-part, on n’est pas si assuré que cette page du passé ne revienne un jour sous une nouvelle forme, les mêmes mécanismes racistes et mortifères étant sans cesse remis au goût du jour et des contextes. Parce qu’il le faut bien, aussi, car les relais ou allié.es se font bien rares. Certes, Hubert Védrine doit composer avec quelques contrariétés lors de ses apparitions publiques, comme récemment à Sciences Po où un groupe d’étudiant.es s’est offusqué de sa présence, le qualifiant de « criminel de guerre ». Signe que tout ceci n’est pas vain, en 25 ans, s’est installé dans la société l’impression diffuse que dans l’action des autorités française de l’époque, quelque-chose pue. Mais saurait-on se contenter d’une assurance fragile que les livres d’histoire traiteront avec l’infamie qu’ils méritent ces politiciens et militaires des années 90 ?

Pour ces 25e commémorations de ce génocide, on aurait aimé des rassemblements plus massifs que ceux des gilets jaunes, une couverture médiatique plus intense que pour une cathédrale en feu, et une justice à la hauteur du crime, même si on ignore un peu ce qu’elle pourrait être. Il va donc encore falloir travailler pour rameuter autour de cette cause. Toutes les sensibilités un tant soit peu humanistes peuvent s’y retrouver. La complicité de la France dans ce génocide devrait tester la foi des plus républicain.es comme attirer les anarchistes dans leur lutte contre l’État. Le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 et le rôle de la France est autant une plaie béante du passé qu’il faut soigner qu’un ressort puissant à l’engagement aujourd’hui. Pour peu qu’on prenne la peine de s’y pencher, il y a là matière à réflexion sur le fonctionnement des institutions, la démocratie ou le poids prépondérant des hautes autorités militaires dans l’État français. Le génocide c’est ce qu’il y a au bout du racisme comme idéologie d’État et il reste donc toujours une possibilité.

Pour l’heure comment répondre à ces rescapé.es qui nous interrogent sur le manque d’intérêt en France pour le sujet ? Il y a, certes, la peur et l’in­confort de s’attaquer à une histoire aussi terrible, la difficulté de questionner l’idéal républicain, mais aus­si, surtout, le racisme profond d’une société française envers les noir.es, dont le sort n’importe donc que trop peu. S’attaquer au génocide des Tutsis et à la complicité française, c’est prendre au sérieux que ces vies sont humaines et qu’elles comptent. C’est donc peut-­être aussi un peu s’attaquer à ce racisme­-là.

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