Survie

Poker menteur et meurtrier en Libye

Haftar lors d'une visite en Russie en 2017. Photo Creative Commons 4.0 Ministère de la Défense de Russie.
rédigé le 24 avril 2019 (mis en ligne le 8 mai 2019) - Raphaël Granvaud

Officiellement, la France soutient le processus de paix et n’a pas été informée de l’offensive du maréchal Haftar contre Tripoli. Tout porte pourtant à croire que le double-jeu de la politique française se poursuit en Libye.

C’est le 4 avril que l’autoproclamé « maréchal » Haftar a lancé ses troupes à l’assaut de la capitale libyenne, dernière étape d’une tentative de conquête militaire du pouvoir, alors même que le secrétaire général de l’ONU était en visite officielle dans le pays pour soutenir le processus de paix. Cette offensive survient alors qu’Haftar et Fayez al-Sarraj, le Premier ministre du gouvernement « reconnu par la communauté internationale », selon la formule consacrée, venaient de conclure un nouvel et éphémère accord de partage du pouvoir fin février, lors d’une rencontre à Abou Dhabi. Mais surtout, elle fait voler en éclat la démarche politique impulsée par le représentant de l’ONU, Ghassam Salamé, qui devait aboutir à la tenue d’une conférence nationale libyenne du 14 au 16 avril. Haftar, qui n’a d’autre légitimité que celle des armes, avait tout à perdre dans ce processus fragile qui tentait notamment de redonner la parole aux élus les plus proches de la population et de dégager un consensus préalable à l’organisation des élections (cf. Billets d’Afrique n°280, septembre 2018)

Un conflit régional

Haftar, qui s’est allié aux milices salafistes dites « madkhalistes » et veut éradiquer les mouvances proches des Frères musulmans, est soutenu militairement et financièrement par les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte, contre le Qatar et la Turquie. Mais il bénéficie aussi, au nom de la « guerre contre le terrorisme », de l’appui officieux de plusieurs membres permanents du conseil de sécurité, pourtant censés garantir le plan de paix de l’ONU. C’est ce qui explique la mollesse de la plupart des déclarations diplomatiques bilatérales et multilatérales depuis la reprise du conflit. Ainsi le G7, réuni en sommet en France le 6 avril, a appelé « toutes les parties impliquées » à cesser les hostilités et à renouer avec le processus de paix, sans même mentionner le nom d’Haftar. Quant à la Russie, elle a bloqué une déclaration du Conseil de sécurité le lendemain qui avait justement le tort de le mentionner explicitement. Selon « les journaux britanniques The Sun, citant les renseignements britanniques, et The Telegraph, sur la base de sources pétrolières  » (AFP, 09/04), Haftar bénéficierait du soutien de la société militaire privée russe Wagner, très liée au Kremlin (sur cette dernière, cf. Billets d’Afrique n°282, novembre 2018). On sait aussi que le militaire libyen a, lors de ses précédentes opérations, été appuyé par des instructeurs et des moyens de renseignements de pays occidentaux, à commencer par les États-Unis et la France. (cf. Billets d’Afrique n°280) Après avoir demandé un cessez-le-feu, Trump s’est finalement entretenu avec Haftar et, le 19 avril, a salué « son ’rôle significatif dans la lutte contre le terrorisme et la sécurisation des ressources pétrolières en Libye’ évoquant une « vision commune  » pour le pays. (Rfi.fr, 20/04). La dernière attaque d’Haftar « ressemble davantage à un coup d’Etat qu’à une lutte antiterroriste », a au contraire estimé Ghassam Salamé sur la BBC (LeMonde.fr, 18/04).

Au-dessous de tout soupçon...

Côté français , on s’indigne des soupçons de duplicité qui pèse sur la diplomatie de notre pays, et le ministère des Affaires étrangères répète invariablement que l’exécutif français reconnaît la légitimité du gouvernement de Sarraj ; soutient « pleinement les efforts du représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies M. Ghassan Salamé, pour relancer le processus politique » parce qu’« il n’existe aucune solution militaire en Libye  » (Point de presse du 15/04), faisant valoir qu’Emmanuel Macron a assuré le secrétaire général Antonio Gutterres de son soutien dès le 6 avril. Pourtant, l’agence Reuters (11/04) s’est fait l’écho de « sources diplomatiques » selon lesquelles « la France s’est opposée mercredi [10 avril] à la publication d’un communiqué de l’Union européenne demandant au maréchal Khalifa Haftar (…) de stopper l’offensive lancée pour s’emparer de la capitale Tripoli ». Interrogée le lendemain, la porte-parole du MAE a assuré sans convaincre que la France souhaitait simplement que le texte « soit renforcé sur trois points essentiels pour l’Union européenne », à savoir « la situation des migrants, l’implication dans les combats de certains groupes et personnes sous sanctions des Nations unies pour activités terroristes, et enfin la nécessité de parvenir à une solution politique sous l’autorité des Nations unies conformément aux engagements pris par les parties libyennes à Paris, Palerme et Abou Dhabi. » Le quotidien italien La Repubblica (12/04) affirme par ailleurs que des émissaires du maréchal Haftar, dont son propre fils, Saddam Haftar, ont été reçus le 4 avril à Paris, quelques heures après le début de l’offensive sur Tripoli, pour « présenter les plans de l’assaut final ». Interrogé sur ce point, le MAE n’a pas démenti la rencontre, mais assure que les officiels français n’ont « pas été prévenus d’une offensive sur Tripoli » (Point de presse du 12/04), tandis qu’en off, selon Le Monde (13/04), on préfère « pointer le rôle ambigu des Américains qui ont encouragé Haftar à la mener. »

Encouragements français

Que l’Elysée ait été ou non officiellement averti par Haftar, reste qu’on voit mal comment les préparatifs de cet assaut auraient pu échapper aux services occidentaux présents sur place et qu’ils n’ont suscité aucune réaction. Mais surtout, la politique menée par la France depuis plusieurs mois valait encouragement. « Haftar se permet ses coups de force car il a toujours été appuyé par Paris », estime par exemple Virginie Collombier, de l’Institut universitaire européen de Florence (Libération, 05/04). Les rencontres organisées en France entre Sarraj et Haftar en juillet 2017 et mai 2018 témoignent en principe du soutien de la France au processus de paix. En réalité, celles-ci ont été organisées en concurrence et non en soutien du processus de l’ONU, ont contribué à polariser la résolution du conflit autour de quelques personnalités à la légitimité très incertaine, ont conféré à Haftar la reconnaissance qui lui manquait sur la scène diplomatique internationale et lui ont donné crédit d’une volonté de négocier qui n’a jamais été la sienne (cf. Billets d’Afrique n°270 et 280). Parallèlement, les forces militaires d’Haftar bénéficiaient sur le terrain d’un soutien de la DGSE et des forces spéciales au moins depuis début 2016, que la diplomatie française justifiait encore en ces termes début février : la France « soutient l’ensemble des forces libyennes qui luttent contre le terrorisme » (Point de presse du 05/02). Le 19 mars dernier, Le Drian, en visite officielle en Libye, avait même publiquement félicité Haftar pour les « progrès significatifs » accompli par ce dernier « face aux groupes terroristes, aux organisations criminelles et aux bandes armées étrangères qui, depuis longtemps, entretiennent l’instabilité dans la région », reprenant à son compte la rhétorique de l’Armée nationale libyenne (ANL) de Haftar. « Ghassan Salamé, l’envoyé spécial de l’ONU en Libye, avait, lui, regretté des "attaques de vengeance" opérées par "des forces tribales placées sous le commandement de l’ANL" » (Le Figaro, 07/04).

Un goût prononcé pour les dictateurs

Selon Michel Scarbonchi, ancien député européen et désormais consultant au service d’Haftar, qui se vante notamment d’avoir permis le rapprochement de celui-ci avec l’Elysée, « le feu vert a été donné quand la France a aidé Haftar à nettoyer les colonnes qui marchaient sur N’djamena, début février. Paris savait que le Fezzan était la première étape d’une campagne plus large. (…) Avant d’attaquer la capitale, et pour éviter d’être pris à revers, Haftar avait besoin de sécuriser la frontière sud et la frontière ouest (…)  » (Jeune Afrique, 14/04). « Certains à Paris espèrent discrètement qu’il remporte la bataille de Tripoli et s’érige en nouvel autocrate (…) capable, grâce à une victoire militaire rapide, de ramener la stabilité dans un pays ravagé », estime pour sa part Le Figaro (11/04). De toute évidence, c’est a minima l’une des options envisagée par les autorités politiques et militaires françaises, qui considèrent que l’opération Barkhane, de lutte contre le terrorisme au Sahel, continuera de patiner tant que le problème libyen n’aura pas été réglé d’une manière ou d’une autre. C’est par ailleurs conforme à la ligne politique déjà pratiquée à l’égard des régimes autoritaires tchadiens ou égyptiens au nom d’une «  stabilité » et d’une « guerre contre le terrorisme », dont on s’obstine à ne pas percevoir les conséquences contre-productives au regard même des objectifs officiels poursuivis. De manière plus anecdotique, plusieurs journalistes ont également noté la « relation quasi-amicale » (Jeune Afrique, 14/04) que Le Drian a noué avec Haftar, qu’il retrouve « avec plaisir » (Le Figaro, 12/04). Outre le cynisme de la realpolitik française, cette sympathie affichée pour plusieurs clients potentiels de la Cour pénale internationale interroge sur la psychologie de notre ministre des Affaires étrangères...

Des interrogations légitimes

On comprend donc pourquoi les diverses mouvances opposées à Haftar, depuis le 5 avril, « reprochent à Paris de favoriser l’homme fort de l’Est sur le terrain  » (Rfi.fr, 09/04). La question brûlante est en effet de savoir si la France a pêché par naïveté ou excès d’optimisme à l’égard du maréchal Haftar, comme font mine de le croire la majorité des quotidiens français ces derniers-jours, ou bien si le soutien militaire et la présence d’instructeurs des services secrets ou des forces spéciales se sont poursuivis avant et pendant l’assaut sur Tripoli. C’est très vraisemblablement ce qu’a souhaité savoir Fayez el-Sarraj lui-même, qui, le 6 avril a tenu à rencontrer l’ambassadrice de France en Libye, Beatrice le Fraper du Hellen. « Rencontre qualifiée d’"entretien" par le Quai d’Orsay et de "convocation" par Triploli  », selon Rfi.fr (09/04) : « "Le Premier ministre a été direct en demandant des explications sur notre rôle", concède un diplomate français, qui ajoute que "l’ambassadrice a redit que nous n’avions rien à voir avec cette opération militaire" ». Mais la semaine suivante, le ministère de l’Intérieur libyen a réitéré les accusations de complicité et annoncé par communiqué la rupture des relations prévues « dans le cadre des accords sécuritaires bilatéraux » (LeMonde.fr, 18/04). Pas certain que Le Fraper ait été la personnalité la plus à même de rassurer les autorités libyennes. Précédemment, elle a en effet officié à la cour pénale internationale, main dans la main avec le procureur Moreno Occampo, lequel a ensuite été en 2015 sous contrat pour conseiller un milliardaire libyen, « qui passe pour l’un des principaux bailleurs de fonds  » du maréchal Haftar (Médiapart, 06/10/2017). Enfin, selon Maghreb Confidentiel (19/07/2018), Le Fraper pourrait avoir été nommée en Libye car ses « compétences pourraient s’avérer utiles, le général Khalifa Haftar, allié de Paris, étant visé par des plaintes pour crimes de guerre, y compris devant la CPI ». (Cf. Billets d’Afrique n°284, février 2019)

Une issue incertaine

Nul doute que ces compétences trouveront encore à s’exercer, car les troupes d’Haftar n’ont jamais fait dans la dentelle et ce qui devait être une offensive éclair semble en effet connaître quelques difficultés imprévues. Selon plusieurs observateurs, l’attaque de l’ANL a en effet « galvanisé les forces libyennes de l’ouest contre lui  » (Le Monde, 07/04), les milices de Misrata, Zentan ou Zawiya ayant décidé de participer à la défense de Tripoli. Haftar, qui comptait sur la volatilité des alliances pour retourner certains groupes à son profit, comme il l’avait fait dans le sud, semble confronté à une résistance plus forte que prévu, et les populations civiles de la capitale se trouvent exposées au spectre d’une guerre civile prolongée. Deux semaines après le début des combats, l’OMS comptabilisait déjà plus de 200 morts, près de 1000 blessés et 25 000 personnes déplacées, tandis que plusieurs organisations exprimaient les craintes les plus vives concernant le sort des migrants pris au piège dans la banlieue de Tripoli, et pour les habitants de la capitale, les troupes d’Haftar ayant commencé à bombarder des zones résidentielles à partir du 16 avril.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 285 - mars-avril 2019
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