Survie

Qu’ils dégagent tous !

rédigé le 4 septembre 2019 (mis en ligne le 30 septembre 2019) - Marie Bazin

S’il ne fallait retenir qu’un seul mot d’ordre du Hirak, le mouvement populaire algérien en cours depuis 28 vendredi, ce serait sûrement Yetnahaw ga3 !, « Qu’ils dégagent tous ! », tant il ré­sume la simplicité, la combativité et l’exigence de cette révolution. Tant que tous n’auront pas dégagés, le mouvement se poursuivra. Un point c’est tout.

C’est autrement plus politique et combatif que ce que la plupart des médias ont présenté en relayant principa­ lement le mot d’ordre Silmiya, « pacifique », et l’idée selon laquelle cette révolution serait inédite en Algé­rie de par son pacifisme.

L’histoire de l’Algérie est marquée par les luttes de son peuple pour la dignité et la liberté, que ce soit avant, pour, ou après l’indépen­ dance, et la révolution actuelle n’en est qu’une nouvelle dé­ monstration, renforcée et ampli­ fiée par des décennies de répression et une interdiction de manifester en vigueur depuis 2001. Le cinéma documentaire algérien, à l’honneur lors du 42e festival de Douarnenez, montre ainsi très bien cette continuité des mouve­ ments populaires, malgré la répression qui s’est abat­ tue systématiquement sur eux et malgré la décennie noire des années 1990. Depuis la guerre de libération nationale, les Algérien.ne.s se sont mobilisé.e.s à de nombreuses reprises : le printemps berbère en 1980, les soulèvements d’octobre 1988, le printemps noir de 2001, ont particulièrement marqué l’histoire popu­ laire jusqu’à aujourd’hui encore. En 2011, alors que l’Algérie était présentée par les médias comme étant passée à côté des « printemps arabes », de très nom­ breuses manifestations, émeutes, grèves, ont eu lieu dans tout le pays. Elles ont été tues, se sont heurtées à un mur, mais elles ont bel et bien existé. Les très bons documentaires Avant de franchir la ligne d’horizon de Habiba Djahnine, sur octobre 1988 et la décennie 1990, et Fragments de rêve de Bahia Bencheikh-­El-­Fe­goun sur l’année 2011, donnent à voir et écouter ces mobilisations, tout aussi pacifiques.

Ainsi, ce que l’histoire des luttes précédentes éclaire, c’est que le mouvement de 2019 en est le pro­longement, et que s’il faut y chercher un caractère in­édit, c’est plutôt dans l’absence (apparente) de répression déployée par le pouvoir : c’est que la rue ait été plus forte par son nombre et ait pu cette fois s’imposer dans le rapport de force ; c’est que le ré­gime militaire algérien ait été pris au dépourvu par ce tsunami humain et ait été empêché de tirer à balles réelles sur la foule, contraire­ment à toutes les répressions précédentes (bien que d’autres violences policières aient visé les marches : gaz lacrymogène, matraquage...). C’est assez rare pour le faire remarquer, alors qu’au Soudan, quelques se­ maines auparavant, les forces de l’ordre ouvraient le feu sur les manifestant.e.s, porteurs des mêmes aspirations que les Algérien.ne.s. Depuis, les Soudanais.es sont eux aussi parvenus à faire reculer le pouvoir en place, au prix de centaines de morts. En Algérie, la répression a réussi à se redéployer sous d’autres formes, notam­ment judiciaire, des dizaines de personnes ont été mises en prison, et les manifestations sont de plus en plus contrôlées. Preuve en est que lorsque la violence revient sur le devant de la scène, elle ne vient pas de la rue mais du pouvoir. Le régime n’a pas dit son der­nier mot. Le Hirak non plus, tant qu’ils n’auront pas tous dégagés.

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