Survie

Une vie en Françafrique

rédigé le 4 septembre 2019 (mis en ligne le 2 avril 2020) - Odile Tobner

Le décès de Pierre Péan, le 25 juillet dernier, a donné lieu à un concert d’éloges dithyrambiques dans la presse française, presque sans la moindre fausse note, et même à un hommage du Président de la République : à un grand serviteur, la propagande et le pouvoir reconnaissants. Il convient donc d’apporter le bémol à la romance et la nuance à l’image d’Épinal.

Pierre Péan a travaillé essentiellement en Françafrique, dont il connaissait tous les tireurs de ficelles, barbouzes, politiciens, services secrets, spéciaux et parallèles. Son rôle n’a pas été exactement ni uniquement celui d’un journaliste mais celui d’un agent dans l’arène politique. Il fait irruption dans cette arène avec le missile nommé Les diamants de Giscard, tiré le 10 octobre 1979 depuis les colonnes du Canard enchaîné, contre le président de la République en exercice, lequel, affaibli par cette affaire, céda la place à François Mitterrand en mai 1981. Les documents produits venaient des archives de Bokassa razziées par le service action lors du coup de main qui renversa l’empereur centrafricain le 21 septembre 1979, pour lui substituer un dirigeant plus docile, amené dans les soutes. Autant dire que c’était un coup de politique politicienne franco-française. Beau début.

En 1983 Pierre Péan publie Affaires africaines, qui dénonce la mainmise des réseaux Foccart sur l’émirat gabonais du pétrole, principale ressource du parti gaulliste. C’est le moment où le parti socialiste au pouvoir cherche à prendre sa part de la rente africaine. On le verra quand éclatera l’affaire du Carrefour du développement en 1986. Là aussi ce n’est pas l’idéal tiers-mondiste, comme cela a pu être claironné, qui est le moteur mais la lutte entre les clans politiques français. La preuve en est que, plus tard, en décembre 2000, quand Jean-Christophe Mitterrand, conseiller Afrique à l’Élysée de 1986 à 1992, se trouvera impliqué dans le scandale de l’Angolagate, mis en examen et incarcéré pour trafic d’armes et corruption, c’est Pierre Péan qui monte au créneau pour prendre sa défense dans L’Obs. On est loin de la défense du Tiers-monde.

Péan revient sur Foccart en 1990 avec L’homme de l’ombre, biographie à charge du grand manitou françafricain. C’est au contraire une biographie à décharge qu’il produit dans Une jeunesse française, en 1994, pour exposer, avec l’accord et les souvenirs de l’intéressé, le parcours sinueux, dit « complexe », de François Mitterrand dans les années 30 et 40. On a présenté indûment ce livre comme le premier à dévoiler le passé vichyste de Mitterrand. Catherine Nay l’avait déjà fait sans indulgence dans Le noir et le rouge en 1984. En fait il fallait déminer un terrain que Jean-Edern Hallier menaçait de faire exploser depuis 1982, projet auquel l’Élysée fera obstruction par tous les moyens de police et d’espionnage et qui ne paraîtra qu’en 1996, intitulé L’honneur perdu de François Mitterrand, suivi la même année par Les puissances du mal.

Le dernier combat politique de Pierre Péan sera celui de trop. Il s’engage en effet dans la défense de la politique française au Rwanda sous la présidence de François Mitterrand et fait paraître, en novembre 2005, un livre indigne, Noires fureurs Blancs menteurs (voir le compte-rendu du livre dans Billets d’Afrique n° 144, février 2006). En fait d’enquête et de documentation l’ouvrage est un tissu de fables, d’assertions péremptoires, de références aussi sérieuses que celle du raciste d’extrême-droite Bernard Lugan, d’agressions haineuses, notamment contre Survie, présentée comme stipendiée pour faire la propagande de Kagame. Il en cite pour preuve le témoignage d’une provinciale venue dans les bureaux de l’association, alors avenue du Maine, qui y constate la présence de plusieurs ordinateurs (sic). Ouvrage grossièrement partisan, que l’aveuglement rend finalement ridicule.

Loin d’être l’enquêteur scrupuleux qu’on a décrit complaisamment, Pierre Péan a mis son travail de journaliste au service d’un clan politique, non le moins pernicieux, engagé dans des rivalités de clocher dans la poursuite d’un même but : contrôler l’Afrique et les Africains. Mort il a fait l’unanimité de la classe politique et médiatique comme le héraut que la France de la classe dirigeante mérite, hélas !

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