Survie

Regarder ailleurs

La police et Mongo Beti devant sa librairie en janvier 2001 au Cameroun, lors du sommet France­-Afrique de Yaoundé : le régime Biya n'avait pas supporté qu'une banderole dénonce le rôle de Jacques Chirac en Afrique (photo Odile Tobner, DR).
rédigé le 3 octobre 2019 (mis en ligne le 24 octobre 2019) - Thomas Noirot

Lundi 23 septembre, la Suédoise Greta Thunberg jetait sa rage, avec la double sincérité de l’adolescence et de l’autisme, à la face des gouvernants du monde, dont les politiques nous mènent à une catastrophe écologique et sociale sans précédent dans l’histoire de l’humanité : « Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. Je fais pourtant partie de celles et ceux qui ont de la chance. Des gens souffrent, ils meurent. »
Trois jours plus tard, on apprenait la disparition de Jacques Chirac. Parmi les formules de l’ancien président entrées à la postérité, son fameux « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs », lâché avec charisme au sommet de Johannesburg en 2002. A l’annonce de sa mort, les rédactions ont sorti sa nécrologie des cartons et ont fait entrer en scène les griots pour chanter les louanges du défunt président, ressassant ses faits d’armes parmi lesquels cette petite phrase, preuve s’il en était de sa conscience écologique. Ainsi, trois jours après la gifle de Greta Thunberg, les mêmes commentateurs qui avaient pu railler le franc-parler de la jeune fille portaient à nouveau aux nues une « parole creuse » d’un vieux gouvernant. Mais pas n’importe lequel : le grand Chirac, incarnation de la « grandeur de la France », qui avait su s’opposer en 2003 à la guerre impérialiste des Etats-Unis en Irak – une position française soutenue à l’ONU par ses alliés africains, rappelant si besoin était que la Françafrique a aussi des visées stratégiques pour peser à l’international. Qui pour se souvenir, dans la valse des pleureuses qui ont déferlé sur toutes les antennes, que le même Chirac avait sous sa présidence autorisé des interventions tout aussi impérialistes de l’armée française en Centrafrique, en Guinée-Bissau, en Côte d’Ivoire, au Tchad, en République démocratique du Congo (où, du temps du Zaïre, il avait déjà donné au minimum un feu orange à l’envoi de mercenaires pour sauver l’ami Mobutu) ? Et si l’on cumule les coups d’État et vagues de répression légitimés par Chirac, les politiques anti-sociales et destructrices de l’environnement menées par ses « amis africains », combien de maisons ont brûlé, combien de gens ont souffert et sont morts, du Sierra Leone au Congo en passant par le Togo, pendant que les Français regardaient ailleurs ? Pour lui rendre hommage, on a d’ailleurs vu se presser à Paris le dictateur congolais Sassou Nguesso, revenu au pouvoir en 1997 au prix d’une guerre civile meurtrière qui bénéficia de toutes les formes possibles du soutien criminel de la France (financement d’Elf, instrumentalisation des génocidaires rwandais, opération secrète de l’armée, mercenaires…)
Ces « amitiés » coupables de Chirac ont souvent été rappelées, mais brièvement, à la façon dont des hommes se permettaient jusqu’à récemment d’évoquer avec l’oeil rigolard un pincement de fesses féminines qui n’aurait été qu’un petit écart à la moral, un travers polisson bien compréhensible en somme. Que Chirac ait, de façon caricaturale, frayé avec les pires dictatures du continent ne serait finalement qu’un petit défaut rendant l’homme encore plus sympathique au commun des mortels imprégnés de leur imaginaire colonial.
On nous prie donc de retenir seulement que Jacques Chirac « aimait l’Afrique ». « J’aime l’Afrique, ses territoires, ses peuples et ses cultures », avait-il d’ailleurs déclaré à son dernier sommet Afrique-France, en 2007 à Cannes. Cinquante-cinq ans plus tôt, Frantz Fanon expliquait que « celui qui adore les nègres est aussi ’’malade’’ que celui qui les exècre », et le psychiatre qu’il était pesait ses mots. Mais le flot de louanges sans fausses notes auquel nous avons été confrontés nous rappelle que le mal ne se limite pas à ce patient : douze ans après la fin de la présidence très françafricaine de Chirac, notre pays est toujours aussi malade. Et nous regardons ailleurs.

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